Vicissitudes d'une affriquée par André Sordes

                                                                                   

 

                                                 Vicissitudes d'une affriquée

     

 

Les téléspectateurs qui ont regardé les jeux olympiques d’hiver 2014 ont pu voir que le nom de la ville organisatrice s’écrivait СОЧИ, en caractères cyrilliques russes ; mais une graphie en caractères latins, SOCHI, figurait également  sur de très nombreux panneaux, et en grosses lettres sur les magnifiques blousons arborés par les délégués et reporters  français.

Or quand les journalistes français citent cette ville ils écrivent SOTCHI : ils ajoutent un t en croyant reproduire  la prononciation d’origine russe  qui emploie Ч, l’affriquée . C’est évidemment peine perdue car les lecteurs français prononcent alors automatiquement un t français, c'est-à-dire dental, suivi d’un ʃ français, avec projection des lèvres, c’est-à-dire deux phonèmes bien caractérisés, alors que l’affriquée Ч est un phonème unique avec des éléments qui diffèrent du françaisEt, pire encore, certains imaginent le t dans la première syllabe et le ʃ  dans la seconde, Sot-chi !!!

Pour essayer de se rapprocher de la prononciation russe il vaudrait mieux ne pas ajouter la lettre t  en français car la tenue de l'élément t de la consonne complexe Ч est muette, comme celle de toute occlusive, et l’explosion ne s’exprime pas sous la forme d’un t, mais d'une ébauche  de la  chuintante ʃ. Ce son faible et bref est, bien sûr, différent de celui qu'on entend dans le mot français blanchi, où il s'agit d'une vraie spirante, c'est-à-dire une consonne dont la phase audible plus ou moins prolongeable est la tenue, et non la métastase!

 Voir la fin du texte A propos de consonnes.

(La prononciation française SOTCHI correspondrait au russe СОТШИ  ; or il s'agit de СОЧИ !)

Oui, la graphie SOCHI rappelle mieux la prononciation russe, car sous cette forme on ne risque pas d’entendre à tort l’explosion d’un t …et, plus grave, de  rattacher ce  t  à la première syllabe !!!

A noter que de nombreux Espagnols et Anglais n’ont pas de difficultés pour prononcer correctement SOCHI, puisqu’ils utilisent  eux-mêmes cette affriquée , dans  chico [ tʃiko ], chato [ tʃɑto ] et church [ tʃə:tʃ ], chip [ tʃip ], par exemple.(Voir Information au sujet de l’anglais et de l'espagnol dans A propos de consonnes- Chapitre V- Les affriquées.)

 

Remarque :

Le lecteur qui douterait de ce que j’avance au sujet de СОЧИ peut consulter le Dictionnaire des termes linguistiques russes de Zdravko Gueorguiev, édition 1999, page 28. Au numéro 138, à propos du terme affriquée, l’auteur écrit qu’ « une affriquée est une consonne qui combine les caractéristiques articulatoires d’une fricative et d’une occlusive ».

Il précise : «  les affriquées en russe sont Ч et ц » et ajoute : « Comparez la prononciation de l’occlusive t, de la fricative s, d’une part, et de l’affriquée ц , d’autre part. En prononçant ц il se produit une occlusion- comme pour – qui n’est pas brusquement supprimée (et ne génère pas une explosion) , mais qui se transforme en un resserrement,  celui-ci provocant une friction, lors du passage expiré. »

Si l’on admet que cet ouvrage doit faire autorité, il  en résulte que dans СОЧИ le t de l’affriquée Ч , phonème uniquen’a  pas l’explosion caractéristique d’une occlusive, donc normalement il n’est  pas audible.

Nous  disons à nouveau  Dans cette affriquée, phonème complexe, le t prépalatal est présent dans la catastase et la tenue, toutes deux phases muettes pour cette occlusive, et sa métastase, ou détente, seule audible, produit une ébauche de la spirante, ou fricative, ʃ Si un locuteur fait entendre un t, il ne s’agit plus d’une affriquée.

Et quand un Français prononce Sotchi, avec notre t dental  bien claquant, un Russe entend СОТШИ, au lieu de СОЧИ.

 

N.B. Pour  bien montrer que les affriquées, comme ц et Ч  par exemple,  sont des phonèmes uniques, l’alphabet phonétique international  utilise désormais les signes    t͡s   et    t͡ʃ   , avec un tirant suscrit.

 

 

La voisée en arabe:

Si l’affriquée sourde  présente une difficulté d’audition et d’articulation pour une personne qui n’a pas cette consonne complexe dans sa propre langue, la forme voisée  est également sujette à de grandes discussions…à  propos de la langue arabe, cette fois.

De nombreux internautes prétendent en effet que des graphies telles que djebel, djellaba, djemââ, djinn, djihad, moudjahid, Djamel, Djerba,  sont inexactes et qu’il convient d’écrire jebel, jellaba, jemââ, jinn… avec la consonne ʒ, le j de juge en français. Pour eux pas question d’employer le .

En fait la lettre arabe ج, le djim, semble  avoir été prononcée comme le gmal phénicien, le gimel hébreu, g, (comme la première consonne de gros en français), dès l’apparition des premiers textes arabes en 512, et c’est encore le cas en Egypte, paraît-il. Et puis, après évolution, on a eu l'affriquée  en arabe classique.

Or, dans n’importe quelle langue, pourvu que l’auditeur comprenne, l’évolution a tendance à  simplifier à cause de la loi du moindre effort, et une affriquée, phonème complexe, en vient à perdre son caractère occlusif pour devenir une simple spirante. Dans A propos de consonnes, on a vu que l’ancienne prononciation française iɛvrɛss blannɛss est devenue chèvres blanches…et dans de nombreuses régions de langue  arabe le  classique s‘est réduit à un simple ʒ en arabe dialectal.

Ce qui précède est conforté par une citation du  grand Avicenne (980-1037) mentionnée par Ben Farah Abdelkader, membre de l’Institut  Supérieur de Langues Appliquées de Nabeul. Avicenne  décrit cette consonne particulière de façon très détaillée et  précise : « Le jim se produit de l’occlusion complète par l’apex et du contact de la partie avant de la langue et du palais… avant de terminer son sifflement entre les dents ». Or quand il y a occlusion par l’apex et l’avant de la langue contre le palais on a bien l’amorce d’un d palatal, et le sifflement, et non l'explosion, qui se produit à cause d’une légère aperture des organes restés dans la même position est la chuintante voisée ʒ.  Pour Avicenne cette consonne est donc bien l’affriquée dʒ. (Sans les vibrations des cordes vocales on aurait ).

D’autre part, au cours d’un entretien avec un professeur d’arabe de l’Université de Rabat en 1960 il m’a été précisé que « le ʒ n’existait pas en arabe  et qu’on devait dire Oudjda et non Oujda ».

Par contre, le Guide de Conversation Franco-Marocain d’Ahmed Salmi, ancien Directeur de l’Enseignement au Maroc, mentionne jbel, montagne ;  jmel, chameau ; jrâd, sauterelle ; jedri, variole ; hârâj, tapage ; hejjâl, veuf…et ne fait aucune allusion à une affriquée.

En somme la lettre ج continue à se prononcer g en Egypte, dʒ en arabe classique, et même en langue courante en Arabie, en Irak, et dans d’autres régions, et ʒ pour une grande partie des locuteurs en Afrique du Nord.

Remarque: En français nous pensons bien faire quand nous écrivons djebel, ou djellaba en nous inspirant de l'arabe classique, mais il faudrait éviter de prononcer un d avec son explosion, suivi d'un j, puisque dj est un seul phonème. Difficile évidemment quand on n'a pas cela dans sa propre langue!

A l’attention des lecteurs français :

Dans le texte A propos de consonnes, nous avons vu que l’occlusive t est une dentale en français alors que la spirante chuintante  ʃ est une palatale. Or une affriquée est une consonne unique, mais complexe, qui a la tenue muette d’une occlusive et la détente molle sous forme de la spirante ayant même point d’articulation c’est une occlusive manquée, comme dit VendryesDonc en français on ne peut pas associer ces deux éléments qui ne s’articulent pas au même endroit, puisqu’on doit déplacer la pointe de la langue pour passer de la position du t dental à celle de ʃ palatal, et on prononce deux consonnes complètes ! Pour prononcer l’affriquée , il faut articuler, comme les Russes, les Anglais et les Espagnols, un t palatal, c’est-à-dire appuyer l’apex contre le palais ; en anglais, par exemple, d’après  le linguiste G. Faure, c’est à environ 2,5 cm en arrière des incisives, et l’apex, dès lors à la verticale, se trouve ainsi dans la zone d’articulation du ʃ. La prononciation de l’affriquée est alors possible.

Ce qui précède, à propos des consonnes non voisées  t, ʃ, et tʃ, s’applique également aux voisées d, ʒ, et dʒ. Quant à l’affriquée ts, le tsadé, les deux éléments consonnes peuvent prendre une même position dentale en français, mais la tension est tellement forte avec notre diction française, en particulier à cet endroit très  ferme, que nous prononçons quand même deux consonnes complètes, et les Russes affirment  que nous ajoutons même un  ə parasite, et que nous disons Tesar, au lieu de  Tsar. Pour réussir à prononcer un tsadé, ts, un Français doit articuler avec douceur un t alvéolaire, c’est-à-dire dans une zone  bien moins dure que pour un t dental français ; et la tenue muette du t sera suivie d’une détente molle, mais audible...produisant un s

 

  

 

 

 

 

 

   

 

   

 

  

  

  

  

  

 

  

 

   

  

 

 

 

 

 

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