Variations du vocable Shardana

Variations du vocable Shardana

 

Par André Sordes

 

 

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Avant-propos

 

    Le terme ethnique Shardana apparaît dans les documents égyptiens dès le règne d'Amenophis III (-1387 à-1348) en parlant de pirates qui infestent les côtes orientales de la Méditerranée et il est ensuite employé à de très nombreuses reprises au cours des XIIIe et XIIe siècles pour désigner alors l'un des Peuples de la Mer. (Voir Origine des Sordon du Roussillon).
     L'égyptologue Gaston Maspero, Membre de l'Institut et Conservateur du Musée du Caire, est formel dans Histoire des Peuples de l'Orient Classique, Tome II, Les Premières Mêlées : Les Shardanes sont des Asianiques de la tribu méonienne ou lydienne (installés dans la partie ouest de l'Asie-Mineure depuis sans doute -2000) qui ont donné leur nom à Sardes (leur capitale située dans la vallée de l'Hermos, au bord de la rivière Pactole et au pied du mont Tmolos).

 

    C’est également l’avis de Raymond-Charles Weill, dans Le Vase dePhaestos, publié en 1904 et de Maurizio Damiano-Appia, dans son Dictionnaire de l’Ancienne Egypte publié en 1999.

    D’après Hérodote, au Ve siècle avant Jésus-Christ, et il est repris par Denys d’Halicarnasse (-60+8), ce peuple a le nom de Méonien, depuis le règne du premier souverain connu au XVIe siècle, Moenes. Plus tard, sous le règne d’Attys, après une très longue et terrible famine, son fils Tyrrhene part avec la moitié du peuple, nommé dès lors tyrrhénien, pour s’établir dans le nord de l’Italie…et quand le deuxième fils, ΛυδοςLydus, succède au père, Attys, le reste du peuple Shrdn demeuré en Asie-Mineure, prend le nom de lydien.

     Ceux que les Egyptiens appellent Shrdn, ou Shardana, du XIVe au XIIe siècle, et qu’ils citent ensuite également comme LDN, ou Lodan, sous le règne de Merenptah (1212à1202) fils et successeur de Ramses II, sont ainsi nommés Lydiens par les Grecs, quand ceux-ci commencent à s’installer sur la côte de Lydie à partir du XIe siècle avant Jésus-Christ.

 

 

 

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Système linguistique lydien

 

 

 

   En 1916 les archéologues de l’American Society for the Excavation ofSardis découvrent une inscription lydo-araméenne sur une plaque de marbre dans les fouilles de Sardes, et cette inscription, qui date du IVe siècle avant Jésus-Christ, permet aux linguistes d’établir le système linguistique lydien de cette époque.

   Extrait de Les Langues du Monde par Meillet :

   «  Outre les voyelles a e i o u, le lydien possède des voyelles nasalisées ã et  ɛ̃  (sons des voyelles dans les mots français gant et main). Le consonantisme est constitué par des occlusives sourdes et sonores p t k b d g, des spirantes f et v, des nasales m et n, des liquides r(non initial), l et ( l mouillé) des sifflantes s et s légèrement chuintant, mais il n’y a pas de véritables chuintantes ».

    L’article d’Emmo Littmann, à propos de la trouvaille, mentionnant une graphie correspondant à DRAFS, à lire de droite à gauche, donc SFARD, (avec S légèrement chuinté) pour désigner la ville de Sardes, René Dussaud, célèbre orientaliste et Conservateur du Louvre, écarte lerapprochement onomastique des Shardanes et de la ville de Sardes, sous prétexte qu’il voit un f au lieu d’un h dans le nom de la capitale ! 

    Des populations différentes ont naturellement tendance à prononcer un même mot en fonction de leur propre système linguistique et suivant leur propre base d’articulation : en Vieux-Perse, par exemple, cette ville s’appelle SPARD ! L’occlusive bilabiale sourde p remplace la spirante sourde f articulée au même endroit. Cette correspondance du f et du p s’explique très facilement si le p est prononcé de façon relâchée, c’est-à-dire avec les lèvres légèrement écartées pendant la tenue. Dans ce cas la glotte n’est pas fermée, le souffle des poumons passe librement et ce p se confond avec un f. (On note la même confusion, en hébreu…et en castillan moderne, entre l’occlusive bilabiale sonore b et la spirante correspondante, la bilabiale sonore v).

 

 

La consonne SH.

 

   Mais comparons la consonne SH du nom Shardana, relevé aux XIVe, XIIIe et XIIe siècles en Egypte avec le début du toponyme Sfard mentionné au IVe siècle en lydien, c’est-à- dire présentant tout de même un écart de huit à dix siècles!

    D’après la Grammaire Egyptienne de Champollion, le hiéroglyphe représentant un jardin, SHNÊ, (articulation conservée en copte) représente une sifflante sourde, légèrement chuintante, comme le SCH des Allemands. Or, contrairement à un avis un peu simpliste, le SCH des Allemands est différent du CH du mot français riche.

    «En français, d’après Grammont, la pointe de la langue, rapprochée de la partie antérieure du palais en arrière des alvéoles, laisse une cavité considérable entre le dessous de la langue et les dents; en même temps la langue se masse en arrière et son dos s’abaisse laissant un espace libre au-dessous de la voûte palatine ; enfin les lèvres se projettent nettement en avant formant une troisième cavité entre les incisives et l’orifice plus ou moins arrondi formé par les lèvres. Avant de sortir le souffle traverse trois chambres de résonance, dont la réunion est nécessaire pour lui donner son timbre parfait de chuintante. Les chuintantes françaises sont des phonèmes brefs, violents etuniformes ».

    « En allemand, ce sont des phonèmes mous, assez longs et quicommencent par une sorte d’S, les organes ne prenant leur position définitive qu’une fois que le passage du souffle a commencé ; en outre la projection des lèvres manque dans beaucoup de dialectes ; le troisième résonateur fait donc défaut ; le son est par suite plus sifflant et plus maigre ».

    Ainsi le hiéroglyphe SHNÊ, qui est conservé en copte, représente un son complexe comportant un S légèrement chuinté, c’est-à-dire articulé avec la pointe de la langue relevée contre les alvéoles des incisives supérieures, comme en anglais ou en castillan, suivi d’un souffle, rendu par H dans la graphie SHARD. Or l’effet acoustique d’un F ou d’un H articulé immédiatement après un S est rigoureusement semblable dans ces conditions. D’autant que l’F de SFARD est certainement une spirante sourde bilabiale, donc molle, puisque le vieux-perse y voit un P, l’occlusive sourde correspondante, et écrit SPARDA. Un F bilabial est différent d’un F labio-dental français pour lequel les incisives supérieures se rapprochent de la lèvre inférieure en laissant une fente horizontale très étroite. Un F labio-dental est stable et ne risque pas de se transformer en P, comme dans le vieux-perse SPARDA.

    Du reste,  dans l’article consacré à l’étrusque dans Les Langues duMonde, Meillet note un grand nombre d’éléments communsà l’onomastique des Etrusques et à celle des Lydiens et Lyciens et précise qu’il y a un rapport étroit entre F et H !

    En définitive la graphie SHARD correspondant au hiéroglyphe égyptien du XIVe siècle et la graphie lydienne SFARD du IVe siècle avant Jésus-Christ donnent le même effet acoustique.

    Si la confusion de F et H est vraiment exceptionnelle dans une langue à l’articulation tendue comme le français, puisque nous n’avons trouvé qu’un seul exemple : fors, du latin foris, a longtemps été une variante de hors, et il est conservé comme préfixe dans forain, forban, forclore…par contre, encastillan, les mots latins farina, furnus, ficus, filius, ferrum, facere, fundus, forare, formica, formosus, fumus, sont facilement devenus harina, horno, higo, hijo, hierro, hacer, hondo, horodar, hormiga, hermoso, humo ! Et en gascon les graphies du moyen-âge forn, four ; feyre, foire ; fuec, feu, sont devenues hour, heyro et huec !

 

     En fait si, pour une cause quelconque, l’aperture de n’importe quelle spirante augmente légèrement, cette spirante est automatiquement remplacée par le souffle H.

     La réaction de Dusseau est donc infondée ! Du reste, Cyril Babaev, dans son Abrégé de Grammaire Lydienne, est catégorique : « Quand personne ne connaissait les Lydiens, des sources égyptiennes mentionnent un peuple d’Asie Mineure qu’elles appellent Shardanna ».

    Les Grecs implantés sur la côte ouest de l’Asie-Mineure à partir du XIe siècle avant Jésus-Christ, et leurs descendants du IVe, ne risquent pas de saisir… et de prononcer l’F de SFARD, car cette consonne n’existe pas en grec ancien. Pour eux la capitale des Lydiens est  en ionien, dans la région de Phocée et Milet, et  pour les autres Grecs, en utilisant la sifflante S. On a également , la Sardaigne, et , la MerSardonienne, le Golfe du Lion, pour les anciens géographes.

     Les Romains emploient également un S initial : on a ainsi Sardanes, Sordones, Sordus, Sordi. Et dans Origine des Sordon du Roussillon, nous avons également vu qu’à l’égyptien Shardana correspond le libyque SRDN, pluriel de SRD.

              

    Après cette étude de la consonne initiale examinons les autres phonèmes.

 

 

La voyelle A.

 

     Les mentions égyptiennes représentaient un a… en réalité une voyelle vague, donc a, a bref, o bref …et même ai, ei !

     Pour les historiens grecs de l’Antiquité, et plus tard pour les Romains, la langue des Shardanes, puis des Sordon, comme le phénlcien, puis le punique, étaient des langues barbares qui avaient un système vocalique différent du grec ou du latin. Si les Romains ont écrit tantôt a, tantôt o, c’est que la voyelle entendue était un son vague, ou moyen, intermédiaire entre a et o ; en fait, il s’agissait vraisemblablement d’un o très ouvert. En hébreu également aleph est un a guttural très faible voisin d’un o ouvert. En effet le point d’articulation d’un a fermé et d’un o ouvert est situé pratiquement au même endroit. L’étrangeté de ce son pour l’oreille des Romains, alors qu’eux- mêmes utilisaient l’opposition entre o bref et o long en latin classique mais ignoraient celle pouvant exister entre un o fermé et un o ouvert, explique leur hésitation pour sa transcription. Par contre, prononcés par les Phéniciens ou par les Sordon eux-mêmes, les mots Sardan, Sardon et Sordon étaient rigoureusement semblables, comme   , Sardos, et Sordos.

    Du reste, Grévisse, dans Le Bon usage du Français, page 30, attire notre attention sur la similitude du A et du O dans certains mots français également. « Une analyse plus minutieuse du son permet de discerner une variété intermédiaire ; la variété moyenne. Ainsi A et O sont moyens dans parisien et politique ».

    Et G. Faure, membre de l’Association Internationale de Phonétique, nous précise, qu’en anglais, le o de box, not, top, est plus près du a de far, dark, park, que du o ouvert du français porte ou forte, en ce qui concerne le timbre, compte non tenu de la durée !

    Autre explication possible : dans Les Noms de Lieux D’Algérie et deTunisie, pages 112 et 113, Pellegrin note une remarque de Gsell (HistoireAncienne de l ‘Afrique du Nord T. IV, pages 177et 178) à propos de la Libye et de la langue punique : « La langue punique qui fut longtemps parlée dans la plus grande partie des territoires soumis politiquement à Carthage ou ayant subi son attraction culturelle […] était à l’origine le phénicien d’Orient, lui-même dialecte cananéen proche parent de l’hébreu. Les Carthaginois lui avaient fait subir des modifications vocaliques par suite d’un assourdissement des voyelles : a par exemple devenant o et o devenant u, (ou) probablement sous l’influence du libyen ». Or les Carthaginois ont certainement contribué à diffuser le nom des SRDN, avant même que les Romains en entendent parler.

   Cela peut également expliquer le passage de  , Sardos, Sardus… à Sordus. (Au grec ancien et au latin archaïque Sardos correspond le latin classique Sardus, les deux graphies  et Sardus ayant exactement la même prononciation, avec le son vocalique du français coup).

 

La consonne R.

 

    Le signe représentant une bouche, , correspond à R…ou L en Egyptien, même s’il y a un autre hiéroglyphe, une lionne allongée, pour indiquer un L. Ce R, en fait un R apical, a été retenu par les divers historiens et on peut relever  , Sardos, Sardabal, Sardones, Sordones, Sordus, etc.

     Mais ce R a été quelquefois remplacé par L dans certainesgraphies. (cf. Origine des Sordon du Roussillon). En Libye on trouve les toponymes Saldis Rusiccade, Saldis Igilgili, Sitifi Saldas et Saldas, à côté dufleuve Sardabal. En Espagne on a plusieurs cités appelées Salduba : une Salduba à l’embouchure de l’Ebre, qui deviendra plus tard Tortosa ; une Salduba qui sera plus tard Caesar-Augusta, Saragosse, et en Andorre, Salduba, passée par Solduba, est devenue Soldeu. Penser également aux divers toponymes orthographiés Illiberi ou Irriberi , Villeneuve, dans l’antiquité, et au fait qu’en basque un R articulé avec une seule frappe évoque un L.

    L’explication du passage de R à L est donnée dans l’Annexe de l’Origine des Sordon du Roussillon.

 

 

 

 

 

La consonne D.

 

    La consonne D, occlusive sonore apico-dentale, se maintient dans  , Sardes,  , Sardus, Sardanes, Sordones, Surdaones, Sordi, Sordes, car elle est suivie d’une voyelle ; située en début de syllabe, même non accentuée, elle est explosive, donc forte, et d’autant plus nette que pour ce D l’apex se plaque contre des organes durs, les incisives, éventuellement contre leurs alvéoles, suivant les langues. Elle reste donc bien protégée de toute évolution.

    Par contre, dans la Turquie actuelle, l’ancienne ville de Sardes a pris le nom de Sart, et c’est aussi celui du village voisin qui contient les ruines du temple d’Artémis. Quant à l’ancien Pactole, c’est maintenant Sart çayi.

    Les Turcs, installés en Asie Mineure depuis le Xe siècle après Jésus-Christ, adoptent l’alphabet latin et une orthographe phonétique en 1928, c’est-à-dire que, lorsqu’ils prononcent Sart, avec un R roulé, pour la ville que les Grecs appellent Sardis avec l’accent tonique sur la première syllabe, ils écrivent Sart. En français aussi nous prononçons Sardes, la plupart du temps, en une seule syllabe, à cause du E muet, mais celui-ci peut quand même jouer son rôle de vraie voyelle suivant la place du mot Sardes dans la chaîne parlée…et nous articulons alors deux syllabes ! Le lecteur intéressé par cette particularité française peut consulter le chapitre C du texte Etymologie de Sorde-l’Abbaye.

    Les Turcs omettent la finale grecque IS de Sardis et ne conservent que le radical Sard. Comme le D n’est pas suivi d’une voyelle, dès lors il n’est plus explosif mais implosif, il perd une bonne partie de son intensité et même les vibrations des cordes vocales cessent, après avoir vibré pour A et R. Le D se transforme normalement en T, l’occlusive apico-dentale sourde correspondante.

 

 

 

Phonèmes ajoutés à la fin du radical.

 

    Quand les Egyptiens écrivent Shardana, ana est un suffixe ethnique indiquant une collectivité, un peuple, et quand les Phéniciens écrivent SRDN, vocalisé Sardan, ou Sordon, le N final, le noun, exprime une idée de multitude, donc de pluriel.

    Donc quand les Romains écrivent Sardanes, Sordones, ou Surdaones, ils ajoutent une marque de pluriel à des noms qui étaient déjà au pluriel. (Erreur identique à celle commise par les journalistes qui écrivent de nos jours moudjahidins alors que moudjahidin est déjà le pluriel de moudjahid).

    Les historiens romains adoptent ensuite une orthographe correcte en partant du radical et en ajoutant la terminaison latine us, Sardus, Sordus… Sordi au pluriel, pour désigner tantôt un homme ou un peuple, tantôt un fleuve côtier, comme le Tech ou l’Agly.

    Un village situé à la frontière du Pays Basque et des Landes prend également ce nom, Sordus, devenu Sordes en gascon,  qui est à l’origine du patronyme Sordes au XIIe siècle. Ce village prend l’appellation de Sorde-l’Abbaye en 1905, dans des circonstances détaillées dans le texte qui lui est consacré.

    Et que dire de Sort,toponyme d’origine prélatine, qu’on trouve en Catalogne, non loin d’Andorre ? Comment ne pas voir la trace des Sord/on, appelés aussi Sardanes, Sordones, Surdaones, Sardi ou Sordi, qui habitaient cette région avant l’arrivée des Romains, dans les graphies suivantes relevées par Joan Coromines dans des textes rédigés encore en latin: Saort en 947, Suort en 981, Saort en 1055, Sabort, uniquement en 1069 avec l’épenthèse d’un b, Saort en 1099 et 1154, Saorth en 1163 et1164… avant d’arriver à Sort ?

    Remarquons tout d’abord que le d, de Sord-us, transformé en t dans Sort, peut s’expliquer, comme nous l’avons fait ci-dessus à propos du toponyme Sart, venant de Sard-is. Quant à la diphtongue, c’est toujours ao, de 947 à 1164, à l’exception de uo, dans Suort en 981. Cette graphie, n’étant utilisée qu’une seule fois et n’étant pas la plus ancienne, peut être considérée comme une erreur ou une fantaisie de scribe, et nous ne retenons que la diphtongue ao pour remonter à l’étymon. (Voir remarque ultérieure).

    En fait de diphtongues, les linguistes en distinguent trois types :

          1-Celles du type anglais par exemple, caractérisées par le glissementprogressif de la voix d’une voyelle ouverte et forte vers une voyelle plus fermée et plus faible, comme ai, dans five, ei dans cake, au dans cow

 

          2-Certaines langues connaissent des diphtongues indécises ou égales, où les deux éléments ont sensiblement même valeur vocalique, comme en castillan par exemple avec les deux voyelles faibles i et u, dans ciudad, muy et Luis.

        

         3-Enfin des diphtongues qualifiées de diphtongues faibles ou fausses diphtongues : ce sont des diphtongues d‘intensité ascendante ou croissante avec un deuxième élément plus fort que le premier et ayant une aperture plus grande, comme en castillan les diphtongues ie et ue de dientes et bueno…ou des diphtongues d’intensité ascendante avec un deuxième élément plus fort que le premier mais qui aune aperture plus petite! C’était le cas en latin pour ae, puisque caepa, oignon, est devenu cepa ; saeta, soie de porc, seta ; faelis, chat, felis; caeno, le verbe dîner, ceno ; Baeterrae, Béziers, Beterrae…En catalan, dans deu, dix, le deuxième élément est plus fort que le premier, mais il est plus fermé, ce qui différencie deu, dix, de Deu, Dieu, où la diphtongue est du type anglais, c’est-à-dire décroissante ! Un exemple également en breton, avec la diphtongue croissante ae de l’ancien patronyme Maenky devenue e dans l ‘actuel Menguy.

 

     La diphtongue ao de Saort est également d’intensité ascendante ou croissante, même si l’aperture pour o est moins grande que pour a. En effet son maintien dans Sort prouve que le deuxième élément o de l’anciennediphtongueétait articulé plus fort que le premier. Mais comme la diphtongue ao n’existe pas en latin, qui ne connaît que ae, au, eu et oe, on doit considérer la graphie Saort comme une inscription s’efforçant d’être phonétique pour bien représenter la prononciation de l’époque.

   On peut donc admettre que le toponyme Sort vient d'un ancien Sordus, nom adopté par les Romains car cette cité était peuplée par des Sordi!

   Remarque : Le a de la diphtongue ao n’a qu’un rôle de semi-voyelle, avec un timbre qui n’est pas très audible, donc le u de la variante Suort de 981 ne fait pas une grande différence pour l’audition !

 

Conclusion

 

    En définitive les consonnes ont très peu changé malgré les siècles. L’s légèrement chuinté des hiéroglyphes égyptiens a perdu son chuintement dès que le mot a été adopté par d’autres langues. L’r s’est maintenu avec parfois une mutation en L, et le d ne s’est assourdi en t qu’en position finale dans Sart et Sort.

    Quant à la voyelle vague de Shard(ana), les anciens Grecs ont opté pour un a, dans  , la capitale,  , le héros libyen fondateur de , la Sardaigne, et  , le Golfe du Lion, mentionné par Polybe au 2e siècle avant Jésus-Christ. Par contre, articulée en phénicien, en libyen et en ibère, langues barbares pour les Romains, elle a longtemps conservé un timbre ambigu pour une oreille romaine ; d’où l’hésitation et l’emploi d’un a, ou d’un o… et même d’un ! Si Pomponius Mela, géographe romain né en Espagne, écrit Sordones au 1er siècle, Pline l’Ancien, au même siècle, orthographie tantôt Sordones (LIII, c 32), tantôt Sardones(LIII, c5) et même Surdaones (LIII, c 24). Mais Avienus au IVe siècle écrit Sordus, ce qui est plus correct grammaticalement. Et, à propos de Sort, nous avons vu que la voyelle est traitée comme une diphtongue du Xe au XIIe siècle, avant que le o ne s’impose et se maintienne. Ce o ouvert, quise développe en latin vulgaire depuis le deuxième siècle, et se différencie alors d’un o fermé après la disparition de l’ancienne opposition classique o bref et o long, est également celui du toponyme gascon Sordes, mentionné dans la Chansonde Roland, et qui a donné le patronyme Sordes au XIIe siècle. Un o suivi d’un r dans la même syllabe est, du reste, toujours ouvert.

     Après toutes ces précisions sur les variations du vocable égyptien Shardana à travers les siècles, rappelons également, pour terminer, la phrase de J.Vendryes dans Le Langage, Edition Albin Michel, page 390 : « On doit se demander d’abord dans quelle mesure une orthographe est capable d’atténuer le désaccord entre la parole et l’écriture, jusqu’à quel point la graphie peut représenter la prononciation. Certaines orthographes doivent justement leurs complications au désir de renseigner le lecteur de la façon la plus précise sur la prononciation des mots. Ces complications sont souvent nées à l’étranger ». Or c’était le cas des scribes de diverses nationalités qui écrivaient… en latin !

 

 

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