Une étymologie contestable,par André Sordes

                                                                   .

                                          Une étymologie contestable,

                                                                                               par André  Sordes

 

 

                      « La constitution du territoire de Ruscino…est fortement liée au milieu lagunaire…et confère une valeur particulière à l’appellation des populations décrites par les premiers auteurs antiques qui les nomment Sordes (Avienus, v.552) et dont l’étymologie semble liée aux terrains saturés d’eau, ce qui les fera nommer par Guy Barruol peuple des marais

                      Cette phrase, qui figure page 281 dans Les Origines de Ruscino, du Néolithique au Premier Age de Fer, ouvrage collectif publié sous la direction de Rémy Marichal et Isabelle Rébé, mérite quelques observations.

                      A l’époque protohistorique la plaine du Roussillon était effectivement couverte en grande partie par des étangs et des marécages et la topologie en garde du reste un fidèle témoignage : la Salanque, terre salée, faisait partie du domaine maritime ; Cabestany, c’était  le début de l’étang ; Bages signifiait bas-fonds marécageux, et les travaux d’assèchement de ce secteur n’ont commencé qu’au XIIe siècle. La population qui a vécu dans cette plaine, au moins à partir du VIIe siècle avant notre ère, s’est évidemment adaptée à cet environnement très particulier et Guy Barruol n’a pas tort quand il la qualifie de peuple des marais ! Mais envisager un lien étymologique avec les terrains saturés d’eau pour le vocable Sordes  en citant  Avienus serait une erreur !

                      Examinons  le texte cité en référence :

                                                            

                                                                                        Sordus  inde denique

                                                            ac pertinentes usque ad interius mare

                                                                 qua piniferae stant Pyrinae vertices

                                                                   inter ferarum lustra ducebant diem…

                           Nous remarquons tout d’abord qu’Avienus emploie le terme Sordus , et non Sorde, qui est une traduction française utilisée par les historiens actuels, par analogie avec des mots respectant la deuxième déclinaison latine, comme populus, peuple ; mundus, monde ; globus, globe ; Aegyptus, Egypte ; firmus, ferme ; ineptus, inepte… La forme Sorde n’est pas attestée dans les textes anciens. (A notre connaissance les historiens n’ont pas fait le rapprochement entre les Sordi du Roussillon et le toponyme Sorde-l’Abbaye. Pour Sorde-l’Abbaye, la graphie Sordes, venant de Sordus, est attestée dans la Chanson de Roland, aux environs de 1100. Voir le texte consacré à ce toponyme, et au chapitre E pour le passage de Sordus à Sordes en gascon.) 

                           Sordus ayant un sens collectif dans la phrase citée, pertinentes et ducebant se mettent au pluriel. D’autre part l’adverbe  de lieu, qua, avec un emploi relatif ou interrogatif, signifie par où l’on passe. (Quo vadis ?=où vas-tu ?, mais qua vadis ?=par où passes-tu ?Qua piniferae stant  Pyrinae vertices : la zone occupée par les Sordes passait par les sommets pyrénéens…et nous pouvons traduire :

                           Et puis enfin les Sordes vivaient au milieu des tanières des bêtes sauvages, et s’étendaient jusqu’à la mer intérieure en passant par  la région  où se dressent les sommets pyrénéens couverts de pins…

                           Si l’on se réfère au vers 552, Avienus  nous précise donc qu’il y avait  également des  Sordes dans les montagnes, ce qui infirme évidemment une étymologie en lien avec les terrains gorgés d’eau de la plaine !

                           En fait Sordus est un vocable d’origine barbare pour les Grecs et les Romains, ce qui est prouvé par l’étonnante variété des graphies utilisées :

                           Au deuxième siècle av. J.-C. l’historien grec Polybe (-208-126) écrit Σαρδονιον Πελαλοςet  Σαρδωνιον Πελαλος, à propos du Golfe du Lion ;

                           Au premier siècle de notre ère Pomponius Mela écrit Ora Sardonum (Livre II, ch.V), mais Pline l’Ancien, à la même époque, in ora regio Sordonum (Livre III, ch.V)…Sordones  au Livre III, ch. XXXII…et Surdaones au Livre III, Ch.XXIV.

                           Ces écrivains utilisent un radical  Sardon, ou Sordon, auquel ils ajoutent les terminaisons propres aux divers cas de la déclinaison, la troisième en latin. Par contre chez Avienus, dans Sord-us,… in Sord-iceni caespitis confinio,… Sord-icenae glaebae solum,… le radical est Sord. D’autre part la voyelle du radical figurant dans ces graphies est tantôt un A, tantôt un O ! S’il y a une telle disparité c’est qu’il s’agissait bien sûr d’un terme barbare, c’est-à-dire étranger, que Grecs et Latins avaient du mal à prononcer, un terme colporté par les phéniciens.

                                   En effet nous savons que, pendant plusieurs siècles avant l’expansion romaine, le phénicien était la langue véhiculaire utilisée dans la zone côtière  de tout le pourtour méditerranéen, et les voyelles du phénicien avaient  un timbre particulier, évidemment étrange pour une oreille grecque, et plus tard romaine. Qui plus est, en phénicien, comme dans les autres langues  sémitiques, les voyelles n’étaient pas mentionnées dans l’écriture, et ce qui s’écrivait SRDN, et se prononçait avec une voyelle au timbre situé entre un A fermé et un O ouvert, a donc été écrit Sardan, ou Sordon, par les Grecs, puis par les Romains.

                                    Quant à l’N final, marque du pluriel dans le  phénicien SRDN, certains écrivains ne se sont pas arrêtés à ce détail, et des historiens  latins ont considéré Sardan, ou  Sordon  comme un substantif singulier à classer dans la troisième déclinaison, d’où les terminaisons ES au nominatif pluriel et UM au génitif pluriel, et ont donc écrit ces mots avec un double pluriel ! (Mais le français procède souvent de la même façon quand il emprunte des mots étrangers. Un exemple parmi tant d’autres, n’écrit-on pas macaronis depuis 1690, alors que ce terme, emprunté à l’italien  macaroni, est déjà le pluriel de macarone  dans cette langue? )

                                     L’étymologie de Sordus n’a rien à voir avec  les terrains saturés d’eau de la plaine qui entourait Ruscino, puisque la racine SRD, SRDN  au pluriel en phénicien, est celle du nom de populations ayant également vécu dans des régions montagneuses, d’après  Avienus lui-même,… et dans de nombreux autres pays. On connaît leur présence antérieure dans la Tarraconnaise, en Gascogne, en Afrique du Nord, en Sardaigne, Σαρδω en grec, et en Lydie, dont la capitale était Σαρδεις, Sardes ! Voir Origine des Sordon du Roussillon et Variations du vocable Shardana.

 

 

                                     Et à quoi donc pourrait faire allusion une étymologie de Sordus qui serait liée aux terrains saturés d’eau ?

                                     Un rapprochement avec le verbe français sourdre ? Mais ce mot vient du latin surgere et sourdre n’est apparu en français qu’au XIe siècle !

                                     Un rapprochement avec le verbe français  sortir? Ce verbe vient bien du latin sortiri, mais pour les Romains sortiri signifiait tirer au sort, et sortir n’a pris  l’idée de mouvement, de jaillissement, en français qu’au XVIe siècle !

                                      Un rapprochement avec le nom commun latin sordes ? Ce terme d’origine obscure, et que les linguistes ne rattachent qu’au gotique swart, et à l’allemand schwartz, noir, signifiait saletés, souillures en latin. Les Sordi de la plaine du Roussillon avaient peut-être les pieds, et même les jambes, sales quand ils devaient  patauger dans les marécages, mais nous avons vu que  leur nom existait depuis fort longtemps, avant  même la fondation de Rome et la diffusion ultérieure du latin.

                                       L’étymologie semblant liée aux terrains saturés d’eau est bien difficile à imaginer !

                                     Quelle que soit l’idée effleurée dans ces trois éventualités, elle est vite écartée par l’énorme anachronisme ! Même en évoquant Guy Barruol qui surnomme, pourquoi pas, les Sordi de la plaine du Roussillon,  peuple des marais, l’étymologie du  terme ethnique Sordus ne doit rien aux terrains saturés d’eau ! La seule empreinte latine, c’est la terminaison ajoutée US qui permettait aux Romains de décliner ce mot d’après sa fonction dans la phrase. Comme pour le grand chef venu de Libye, Σαρδ-ος, en grec, Sard -os, en latin archaïque, Sard-us en latin classique, qui a donné son nom à la Sard-aigne, Sard-inia, et à qui les Carthaginois ont dédié un temple au Ve siècle av. J.-C., le temple de Sardus Pater, Sid Addir Babai en phénicien, à proximité de Fluminimaggiore.

 

2 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×