Ruscino cité romaine par André Sordes

 

                             

                                                                                    Ruscino cité romaine

                                                                                                         par André Sordes

 

 

                       Des textes à propos de l’histoire de Ruscino s’intitulent parfois «  Ruscino Cité Romaine ».

                       Certes, après avoir soumis le secteur correspondant aux Pyrénées-Orientales au début du premier siècle avant Jésus-Christ et terminé l’aménagement de la Via Domitia, les Romains décident de s’installer à Ruscino, et non à Illiberis, car celle-ci est, à l’époque, en totale décadence. Pline l’Ancien et Pomponius Mela la qualifient en effet de « simple bourg, simple vestige d’une ville qui fut grande et eut de grandes richesses ».

                        Les ruines découvertes grâce au travail acharné des archéologues nous donnent une idée de cette installation à Ruscino et l’on peut voir des restes d’habitations en dur, et du forum construit sous Auguste vers l’an 27. Ruscino Latinorum, cité prospère, devient bientôt Colonia Ruscino, c’est-à-dire une colonie de droit latin,  mais dès la fin du premier siècle de notre ère la ville est abandonnée pour une raison inconnue et l’administration transférée à Illiberis, qui reprend ainsi son essor!

                                 Voir remarque 1.

                        L’occupation romaine de Ruscino a donc duré  deux  siècles.

 

 

 

 

 

                        Mais l’histoire de Ruscino ne se résume pas  à l’occupation romaine et Tite-Live nous entraîne au troisième siècle av. J.- C. en nous relatant deux événements importants : c’est tout d’abord l’arrivée de cinq ambassadeurs romains dans la capitale régionale Ruscino pour y rencontrer une assemblée de Sordon et inciter ce peuple à faire barrage à Hannlbal…et quelques mois plus tard, en -218, c’est une nouvelle assemblée de Sordon et de Volques qui se tient dans la même ville. Il s’agit de décider quelle attitude adopter face à Hannibal, qui se dirige vers l’Italie avec son armée, et qui se trouve déjà près d’Illberis.

                      Voir le texte Hannibal et les Sordon

                       Et si l’on consulte Ora Maritima, on plonge dans un passé encore plus ancien et Avienus, qui s’inspire en fait de textes puniques et grecs du sixième siècle av. J.-C., souhaite nous donner le sentiment de faire un voyage à cette époque-là.  Voir Annexe de Ruscino, premier paragraphe.

                       Alors, depuis les Colonnes d’Hercule, et en progressant vers le nord tout le long de la côte, il cite bien les villes suivantes : Gadir (au vers 85) l’actuelle Cadix ; Calpe (v.87) future Djebel-Tarik, l’actuelle Gibraltar ; Malacae (v.178), Malaga ; Tarraco oppidum (v.513), Tarragone ; Pyrene civitas (v.553), future Illiberis, puis Elne ;   Naro  civitas (v.580), Narbonne ; Besaram (v.584), Béziers (voir remarque 2)…mais il ne mentionne ni Emporion, ni Ruscino,  car ces deux villes n’apparaissent précisément qu’au sixième siècle av. J.-C. Rémy Marichal le confirme du reste pour Ruscino en parlant d’un phénomène de perchement à partir de ce moment-là. Jusqu’alors, même s’il y avait quelques habitations à Ruscino, le nom Ruscino désignait simplement un lieu-dit et non une agglomération.

 

 

 

                       Par contre Avienus mentionne amnis Rhoscynus (v.560)-(voir remarque 3) et nous donne de nombreux détails au sujet de cette région des Pyrénées orientales: Sordus, au vers 546 et Sordus amnis, au vers 567 (voir remarque 4) ; in Sordiceni confinio (v. 551) ; Sordicenae glaebae solum est (v.561) ; istam Sordicem cognominant (v.563).(Polybe quant à lui utilise les termes To Σαρδονιον Πελαγος , La mer Sardonienne,  et Pomponius Mela, Ora Sordonum , Le rivage des Sordon).   Charles Lenthéric écrit à ce propos : «  Est-il possible, après une telle nomenclature, de mettre en doute que les Sardons n’aient été pendant de  longs siècles la population dominante du littoral ? ».

                            Les Sordon, déjà présents dans la région depuis fort longtemps avant le 6e siècle, sont évidemment les fondateurs de la ville de Ruscino, capitale prospère, qu’ils continuent d’habiter pendant cinq siècles, jusqu’au moment où les Romains décident de s’y installer à leur place…pour deux siècles.

                           Alors ?           Ruscino, cité romaine ? 

                           Voir remarque 5

                                                                                                                                                                

                            Remarques :

          R-1 : Quitter Ruscino, cité prospère, pour s’installer à Illiberis, ville alors à l’abandon, n’est certainement pas dû au caprice d’une quelconque autorité. Comme la Tet passait autrefois au pied de la falaise nord de Ruscino, on peut  penser  plutôt à une catastrophe naturelle, une crue diluvienne de la Tet causant l’effondrement d’une partie de cette falaise avec un grand nombre de victimes.

            Cela n’est évidemment qu’une hypothèse, mais les terrains situés de nos jours entrela falaise et le cours actuel du fleuve cachent peut-être des indices !

 

 

 

         R-2 : Besara(m)…et Betera(e), deux graphies différentes ! La question sera étudiée ultérieurement.

 

         R-3 harenas late sulcat amnis Rhoscynus, au  vers 560 d’Ora Maritima :   Le fleuve Rhoscynus creuse (son lit) largement dans les sables.

               Le Rhoscynus, c’est le fleuve du Ruscino, c’est-à-dire qui débouche au Promontoire ! Le terme Ruscino a donc désigné tout d’abord un lieu-dit, Le Promontoire, puis le fleuve qui bordait ce promontoire, puis au 6e siècle av. J.-C. la cité… et bien plus tard une région, le Roussillon !

                Mais pour rester dans l’esprit d’un récit antique Avienus adopte pour Ruscino une graphie qui se veut grecque, c’est-à-dire très ancienne,  en utilisant les trois phonèmes suivants :

                 Rh- Quand un mot grec commence par R cette lettre est toujours marquée de l’esprit rude, c’est-à-dire précédée d’une espèce d’accent grave, et cela signifie que R, qui est roulé, est accompagné d’un souffle H. On voit du reste cette survivance dans des mots français d’origine grecque, comme rhétorique, rhinocéros, rhume ou rhododendron.

                  O- Le O fermé, omicron, était prononcé en pensant au son voyelle du digramme ou dans le français coup, qui correspond au son de la lettre u en latin. Par exemple le grec Σαρδος , le latin archaïque Sardos et le latin classique Sardus se prononçaient sardouss. Donc O au lieu de U ne changeait rien pour l’oreille.

 

 

 

 

                   Y-  Cette lettre Y, upsilon, a en grec le même son que le U français, dans tutu par exemple, et elle est donc différente du i de Ruscino. Avienus modifie l’orthographe pour faire grec, mais là c’est trop différent ! Pour l’évolution de la prononciation de cette lettre on peut consulter la remarque 3 dans Etymologie de Llivia.

                    Enfin il termine  Rhoscynus par us, c’est-à-dire la terminaison latine d’un nom masculin de la deuxième déclinaison. Mais au VIe siècle, et à plus forte raison avant, le latin n’était pratiqué que dans le Latium, une minuscule région de la côte ouest de l’Italie centrale. L’option orthographique de Rhoscynus n’est donc pas très pertinente. Pour faire vraiment antique, évidemment, il aurait mieux fait d’adopter la graphie phénicienne avec rèche, sine, koufe et noun, c’est-à-dire RSKN !

 

 

                   R- 4  Sordus. Ce nom, latinisé par les Romains à l’aide de la terminaison us,  Sord-us, n’existait pas sous cette forme au VIe siècle, mais Avienus aurait pu adopter la graphie grecque,Σαρδος , Sardos , pour éviter un anachronisme, d’autant plus que la prononciation était identique, même, ici, celle de la première voyelle, car un O ouvert se confond facilement avec un A !

 

 

                    R- 5   Ruscino, Cité Romaine ! Vu le très grand nombre de villes qui peuvent, à plus forte raison, prétendre à ce qualificatif , en France, en Europe, en Afrique du Nord… et en Asie, ce titre n’est vraiment pas très original !

 

 

 

                       

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