Remarques sur l'Etymologie de Ruscino

Remarques sur l’Etymologie de Ruscino, par André Sordes.

 

 

 

1- Lluis Basseda présente «  une objection essentielle contre l’étymologie punique de Ruscino : aucun document et bien peu de vestiges archéologiques ne peuvent témoigner de la présence carthaginoise à Ruscino. Il n’y eut pas de comptoirs puniques dans le Golfe du Lion qui était alors sous la seule influence de commerçants gréco-italiens ». (Extrait de Toponymie Historique de Catalunya Nord).

Mais dans son ouvrage L’Afrique du Nord dans l’Histoire Eugène Albertini nous donne les précisions suivantes à propos des Phéniciens :

« Leur commerce était surtout un commerce de commissionnaires ; ils étaient dans le mode antique les rouliers des mers, ne produisant ni ne consommant eux-mêmes les marchandises qu’ils transportaient, mais faisant circuler d’un pays à l’autre, d’une terre barbare à une contrée de vieille civilisation, ou inversement, les vivres, les objets fabriqués, outils, bijoux, poteries, tissus. On s’explique de cette façon la rareté, à Carthage même, des documents archéologiques qui corroboreraient ce que les textes nous affirment du commerce punique : une petite partie seulement des objets manipulés par les Carthaginois restait à Carthage. On s’explique aussi que les Carthaginois n’aient eu que tardivement une monnaie à eux : dans les pays barbares ils procédaient par troc ; ailleurs, ils achetaient immédiatement une cargaison nouvelle en remplacement de celle qu’ils venaient de vendre et se servaient pour cette opération de la monnaie du pays. C’est à la fin du 5e siècle seulement qu’ils frappèrent des monnaies dans leurs possessions de Sicile, au début du 4e qu’ils en frappèrent à Carthage : les unes et les autres étaient imitées des monnaies de la Sicile grecque ».

D’autre part, quand Lluis Basseda cite « la seule influence des commerçants gréco-italiens », il situe les événements au 6e siècle avant Jésus-Christ et dans la période qui a suivi, puisque les premiers colons grecs, les Phocéens de Massilia et Alalia, ne se sont implantés dans la région, à Empuries, qu’à cette époque…Mais les Phéniciens, maîtres de la Méditerranée occidentale depuis de nombreux siècles, avaient certainement repéré très tôt ce promontoire situé à proximité de l’embouchure d’un fleuve, en même temps qu’ils avaient été attirés par la vue de la splendide montagne à laquelle ils avaient donné le nom de Mont des Monts, Kankan, transformé plus tard en Kanigon par les Grecs…notre Canigou !

La découverte du site de Ruskino par les Phéniciens est donc très, très antérieure à la visite des Grecs dans le Golfe du Lion, et même si l’implantation effective d’un comptoir phénicien à cet endroit n’est pas prouvée par des vestiges archéologiques, on peut rejeter l’objection de Lluis Basseda concernant l’étymologie.

 

2-Ne pas oublier qu’un toponyme a été rarement choisi par les bâtisseurs eux-mêmes, mais plutôt par des gens plus ou moins éloignés du site, ou même par des voyageurs étrangers. La petite ville de Leucate, qui ne daterait que du commencement du 13e siècle, doit par exemple son nom au promontoire voisin dont la falaise à pic du côté de la mer est toute blanche. Les navigateurs grecs ont appelé ce promontoire simplement Λεukoς, blanc, traduit par Avienus Promontorium Album, ou Candidum. Quant à la ville d’Agde, elle doit son nom à un mouillage sûr, au nord du Cap d’Agde, que les navigateurs phocéens avaient désigné sous le nom d’Agathé Tyché, Áγαθη Τuχη, Bonne Fortune, qui semble rappeler l’heureuse issue de leur navigation dans ce golfe orageux.

Ces détails sont donnés par Charles Lenthéric, dans son ouvrage Les Villes Mortes du Golfe du Lyon.

Et il en est de même du reste pour les noms ethniques :

Le terme Berbère, par exemple, s’est appliqué à la très ancienne population vivant en Afrique du Nord, à l’initiative des anciens Grecs et Latins, qui appelaient Berbères tous ceux qui ne parlaient ni grec ni latin ! On peut se référer à A. Pellegrin, dans Essai sur les Noms de Lieux d’Algérie et de Tunisie : « En réalité un certain nombre de tribus berbères se donnent encore le nom de Imazighen, pluriel de Amazigh, qui veut dire Noble. Amazigh et Imazighen sont attestés dès la plus haute antiquité historique et correspondent aux vocables Mazices, Maxitani, Maxences, etc…noms d’habitants ou de tribus de Libye mentionnés par Hécatée et Hérodote ».

Autre exemple : le terme Phéniciens est un mot que les Grecs ont peut-être emprunté aux Egyptiens et qui signifie Les Rouges. Hérodote nous en donne sans doute l'explication dans son livre VII, au chapitre LXXXIX:" Ces Phéniciens habitaient jadis, comme ils le rapportent,  les bords de la Mer Rouge; de là ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes". Ou alors c'est  parce que les Phéniciens avaient le secret de la fabrication de la pourpre à partir du murex, un coquillage trouvé en grande quantité sur la côte de Phénicie, et qu’ils devaient être tout rouges quand ils préparaient les bains de teinture ? …ou bien parce qu’ils avaient un teint bronzé, donc différent de celui des Grecs ? Au grec ΦoiniΧεoς, correspond le latin phoeniceus, rouge éclatant, pourpre ; phoenicium=couleur écarlate ; phoenicatus equus=cheval bai, brun rouge. Mais les Phéniciens, eux, se désignaient plutôt suivant le nom de la ville dont ils étaient originaires, Sidoniens, Tyriens, etc…ou sous le nom de Cananéens. Même les Puniques, d’après Saint Augustin, se disaient Cananéens.

Dans le même ordre d’idées, le terme ruskino, promontoire, (voir Etymologie de Ruscino) a été très naturellement employé par les marins phéniciens pour désigner le site en question, lorsqu’ils l’ont aperçu pour la première fois, avant même l’arrivée des Sordon dans la péninsule ibérique en -1000 ; et ce nom commun n’a pas changé, évidemment, tant qu’il était utilisé par des Phéniciens, jusqu’à l’important regroupement de Sordes à cet endroit au 7e, ou au 6e siècle avant Jésus- Christ.

Quand le site est devenu un lieu-dit, ruskino s’est cristallisé en nom propre, le toponyme Ruskino, conservé ensuite comme celui de la capitale des Sordes !

 

3- Nous terminerons ces remarques en précisant que les Sordes devaient avoir des difficultés pour prononcer ce nom, ce nom qui désignait bien leur capitale, mais qui était d’origine étrangère pour eux, car il commence par R ! En effet en lydien, leur langue maternelle qu’ils avaient sans doute conservée, comme en ibère, en basque et en gascon, la consonne R existe bien, mais jamais à l’initiale d’un mot. (Voir Les Langues du Monde par A. Meillet et Marcel Cohen). En gascon, par exemple, quand on emprunte un mot étranger commençant par R, on le fait précéder d’un A prosthétique et on redouble le R, pour montrer l’augmentation de la durée des battements. Au lieu de rat, par exemple, le gascon dit arrat, et arrec au lieu du catalan rec. Et j’ai connu un Béarnais qui prononçait correctement des mots comme cirage, ou barrage, par exemple, mais qui n’arrivait pas à articuler le R des mots radis, ou rouge : il le remplaçait par la jota espagnole ! Et c’était pourtant un professeur de langues vivantes, donc rompu à la gymnastique articulatoire ! Alors les Sordes disaient sans doute A’rruskino !

La capitale des Sordes, anciens Sordon ou Sardan, aurait pu s’appeler Sarduba, ou Salduba, comme d’autres cités de la Péninsule Ibérique, (voir Origine des Sordon),… ou Sordonia, mais le nom phénicien Ruskino a résisté, car il désignait cet endroit depuis la nuit des temps ! Poli au cours des siècles, et devenu Rossello, ou Roussillon, c’est sans doute l’un des toponymes les plus anciens de France !

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