Hannibal et les Sordon par André Sordes

Hannibal et les Sordon,

  par André Sordes.

 

 

    Certains historiens prétendent que les Sordons se sont ralliés à Hannibal  lors de son arrivée en Gaule en -218, mais nous allons voir ce qu’il en est vraiment.

 

 

    Le contexte historique, d’après Gaston Cayrou.

 

   Après la prise de Tarente en -272 les Romains sont maîtres de l’Italie et ambitionnent alors de dominer en Méditerranée, domaine privilégié des Phéniciens depuis de très nombreux siècles. Pour ce faire ils construisent  une flotte particulièrement puissante et entrent en conflit avec les Carthaginois. La première Guerre Punique débute en -264 et finit en -241 par un traité de paix : Carthage perd la Sicile qui devient la première province romaine.

    De 241 à 219 il n’y a pas d’hostilités ouvertes entre Rome et Carthage, mais chaque puissance renforce ses positions :

Rome occupe la Corse et la Sardaigne en 239, violant ainsi le traité de 241,… et soumet la Gaule Cisalpine en 219.

Du côté de Carthage, Hamilcar entame la conquête de l’Espagne en 238, conquête poursuivie par son gendre Hasdrubal, puis par son fils Hannibal, remarquable tacticien guerrier.

    En 226 Hasdrubal signe un traité qui délimite les zones d’influence en Espagne de part et d’autre de l’Ebre, le sud étant réservé aux Carthaginois. Or les Romains accordent un protectorat à la ville de Sagonte, pourtant située bien au sud de l’Ebre, et le siège de cette cité par Hannibal, pendant huit mois, en 219, déclenche la deuxième Guerre Punique. Le chef carthaginois décide alors de porter la guerre en Italie même, en 218.

     La première Guerre Punique avait surtout fait l’objet de batailles navales,  il y aura maintenant essentiellement des batailles terrestres.

 

    Les ambassades, d’après Tite-Live ( -59,+17). (Les traductions sont publiées par nemausensis.com.)

    En Espagne :

   Des ambassadeurs romains se rendent en Espagne pour engager les cités à s’unir à Rome et faire barrage aux Carthaginois. L’accueil qui leur est réservé n’est pas très favorable dans l’ensemble et  Tite-Live, au livre XXI, chapitre 19, nous rapporte les propos d’un doyen d’âge au cours d’une assemblée chez les Volcians, membres d’une tribu de Volkes Arécomices, à l’ouest d’Ampurias: « Quelle honte, Romains, de demander que nous préférions votre amitié à celle des Carthaginois, alors que ceux qui l’ont fait, vous les avez trahis, en montrant plus de cruauté à leur égard que l’ennemi carthaginois n’en a montré en les exterminant ! Croyez-moi, allez chercher des alliés là où le désastre de Sagonte n’est pas connu. Les ruines de Sagonte seront pour les peuples d’Espagne la preuve, tragique mais irréfutable, qu’il ne faut pas se fier à la parole et à l’amitié de Rome. » 

  En Gaule :

  Après leur échec en Espagne, les cinq ambassadeurs traversent les Pyrénées et la première entrevue a lieu à Ruscino, la capitale des Sordon. Tite-live utilise le terme Gaulois pour les participants à cette assemblée, comme il utilise le terme Espagnols au-delà des Pyrénées. Nous savons que les Sordon n’étaient pas vraiment des Gaulois, mais compte tenu de l’importance de cette réunion, il y avait également des vrais Gaulois, des Volkes Tectosages venus du nord des Corbières. ( Au chapitre 24 Tite-live parle même de membres  de plusieurs peuplades.)

 

 

    Rappel du chapitre 20 :

    « L’aspect des Gaulois surprit et remplit d’effroi car, selon la coutume du pays, ils venaient en armes à l’assemblée. Vantant dans leur discours la gloire et la valeur du peuple romain, la grandeur de son empire, les ambassadeurs demandèrent aux Gaulois de ne pas laisser l’armée d’Hannibal traverser le territoire et leurs villes au cas où elle se dirigerait vers l’Italie. Alors, à ce qu’on raconte, ils partirent d’un tel éclat de rire que les magistrats et les plus âgés eurent bien du mal à calmer la jeunesse, si absurde et insolente leur paraissait cette demande, penser que, pour éviter la guerre en Italie, les Gaulois la feraient venir chez eux et qu’ils exposeraient leur territoire aux dévastations  pour défendre celui des autres !

    Quand le calme fut rétabli, on répondit aux ambassadeurs qu’aucun service rendu par les Romains, aucun outrage de la part des Carthaginois ne justifiait qu’ils se mobilisent pour les Romains contre les Carthaginois. Au contraire ils entendaient dire qu’en Italie on expulsait de leurs terres et de leur pays des peuples de leur race, qu’on exigeait d’eux un tribut et qu’on leur faisait subir toutes sortes de vexations. 

    Ce fut à peu près le même scénario dans les autres assemblées gauloises et il ne fut pratiquement jamais question d’amitié ou de paix avant l’arrivée à Marseille. »

                                 

      Hannibal à Illiberis.


      Toujours d’après Tite-Live, au Livre XXI, chapitre 24. Traduction publiée par agoraclass-Itinera Electronica :

      «   Aussitôt, pour que le retard et l’inaction ne soient point funestes à ses soldats, il passe les Pyrénées avec le reste de ses troupes, et vient camper près d’Illiberis. Les Gaulois avaient bien entendu dire qu’on portait la guerre en Italie ; toutefois comme le bruit courait que les Espagnols au-delà des Pyrénées avaient été soumis par la force, et que des garnisons redoutables occupaient les places conquises, la crainte de la servitude fit prendre les armes à plusieurs peuplades de la Gaule, qui se réunirent à Ruscino. Hannibal l’apprit, et comme il redoutait plus la perte de temps que la guerre, il  envoie aux chefs une députation pour leur demander un entretien.  Qu’ils s’approchent donc d’Illiberis, ou bien il s’avancera jusqu’à Ruscino ; la proximité rendra l’entretien plus facile. Il les recevra avec plaisir dans son camp ; avec plaisir aussi il se rendra près d’eux. C’est comme hôte, et non comme ennemi de la Gaule, qu’il se présente ; s’ils le veulent, il ne tirera point le glaive avant d’être arrivé en Italie. 

   Après ces négociations, les petits rois de ces contrées vinrent aussitôt asseoir leur camp près d’Illiberis, et entrèrent sans crainte dans celui des Carthaginois. Gagnés par des présents, ils laissèrent l’armée traverser tranquillement leur pays, le long des murs de Ruscino. » 

     Voir remarque 1 en fin d’article.

      Commentaire :

      Nous avons vu les faits, exposés par Tite-Live dans Ab Urbe Condita en principe sans parti pris.

       Les ambassadeurs romains veulent évidemment pousser les populations d’Espagne et du sud de la Gaule à faire barrage aux troupes d’Hannibal, et donc à se sacrifier pour que les Carthaginois n’arrivent pas en Italie. Mais ces peuples, considérés comme barbares, n’avaient que faire de la gloire et la valeur du peuple romain. On leur demandait  de risquer leur vie gratuitement pour la sauvegarde de Rome. Un comble !

        Hannibal. Fin statège, il a sans doute divisé son importante armée en deux colonnes pour traverser les Pyrénées : une colonne( dirigée par Hannon ?) empruntant la vallée du Sègre, passant par Kerre( future Llivia, la Medinet el Bab, la Ville Porte, des Arabes) et suivant la vallée de la Tet.( Cette route sera aménagée plus tard par les Romains pour relier Ruscino à Livia…  et c’est notre Nationale 116.) La deuxième colonne, restée sous son commandement, passant à l’ouest d’Ampurias en évitant les habitants de cette colonie grecque et en empruntant sans doute le Perthus pour un rassemblement près d’ Illiberis.

   En arrivant en Gaule, Hannibal ne veut qu’une seule chose, parvenir le plus vite possible en Italie pour combattre ces Romains qu’il hait depuis sa plus tendre enfance, et il est de bonne foi quand il dit qu’il se présente en Gaule comme hôte et non comme ennemi. Ce qu’il veut, c’est éviter toute entrave susceptible de ralentir sa progression.

    Or en partant d’Illiberis la voie normale à l’époque, c’est celle de la future Via Domitia, c’est-à-dire Ruscino, Salses…et direction Narbonne, mais Ruscino se trouve sur un promontoire qui était en aplomb du lit de la Tet à l’époque. La traversée de ce fleuve côtier devait être très difficile,  puisque le village qui existe de l’autre côté du gué sera connu sous le nom de Malo Passu au XIIe siècle, puis Mal Passu et Malpas, pour devenir ensuite, sans doute par antiphrase, Bono Passu au XIIIe… Bon Pas, Bompas ! Et il y avait un autre passage particulièrement difficile, un autre Malpas,  juste  au nord de Salses, au niveau de la Font Estramar. A cet endroit le passage était particulièrement difficile car la chaîne des Corbières se termine par un abrupt vraiment vertical qui surplombe la vasque très profonde de la résurgence et celle-ci se déverse de façon abondante et régulière  dans l’étang presque contigu.(Photo 1). De très gros travaux ont été nécessaires à notre époque pour réussir à faire passer  le chemin de fer, la route nationale, et l’autoroute par cet espace particulièrement étroit, et par dessus la Rigola !( Photo 2).


1.jpg

             . Photo 1.  Vasque de la Font Estramar qui se déverse dans l’étang tout proche par la Rigola avec un débit d’environ 2 mètres cubes par seconde.                                   


malo-passu  Photo 2. Sur cette photo où se glissent la route nationale, la voie ferrée et l’autoroute on distingue la Rigola, mais la vasque de la Font Estramar est masquée par l’autoroute. Quant aux alluvions et aux apports de terre situés de chaque côté de l'embouchure, ils sont relativement récents.

 

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     En arrivant en Gaule Hannibal est certainement au courant de ces difficultés de parcours  grâce à ses agents de renseignement et il a tout intérêt à ne pas susciter l’animosité des Sordon peut-être tentés de le gêner en lui tendant une embuscade à l’un ou l’autre de ces deux Malo Passu. Il insiste donc sur le fait qu’il arrive en hôte et non comme ennemi et souhaite simplement qu’on le laisse passer pour se rendre en Italie. Ses propos, transmis par la députation, sont empreints de courtoisie diplomatique, et les cadeaux remis aux divers chefs, d’après Tite-Live,  vont évidemment faciliter sa démarche.

 

 

 

      Attitude des Sordon.

 

      Les Sordon ont donné leur point de vue lors de l’entrevue avec les ambassadeurs romains : " il n’est pas question de nous mobiliser pour les Romains contre les Carthaginois car ceux-ci ne nous ont fait aucun tort et nous ne sommes pas concernés par la guerre qui vous oppose !" Et les Volkes présents d’ajouter : " D’autant qu’en Italie les Romains ont expulsé de leur terre et de leur pays des peuples de notre race ! "  (Cela s’est passé en Gaule Cisalpine en -219.)

 

    Mais lorsqu’ils apprennent la présence d’Hannibal près d’Illiberis les Sordon s’emparent immédiatement de leurs armes et se réunissent à Ruscino, prêts à défendre leur sol en cas d’attaque carthaginoise. Or, lors de l’entrevue, Hannibal leur précise qu’il n’a aucune idée belliqueuse à leur égard et qu’il veut se rendre en Italie en souhaitant ne  pas tirer le glaive en Gaule, où il vient en hôte, et non en ennemi, les Sordon ne voient donc aucune raison d’intervenir, évitant ainsi de se laisser entraîner dans un conflit qui ne les concerne absolument pas.

 

  Que se passe-t-il après cette réunion ? D’après Tite-Live, Capti donis cum bona pace exercitum per fines suos praeter Ruscinonem oppidum transmiserunt, c’est-à-dire, Séduits par des cadeaux ils laissèrent l’armée  passer tranquillement sur leur territoire en longeant  l’oppidum de Ruscino.   

 

     Ils observent donc une stricte neutralité en se contentant de laisser passer les Carthaginois et, à notre connaissance, n’apportent aucune aide, ni en hommes, ni en  logistique, au chef punique !

Pensons aux paroles de sagesse du roi lydien Crésus au soir de sa défaite face au Perse Cyrus: " Nul n'est insensé pour préférer la guerre à la paix. Pendant la paix, les enfants ensevelissent leurs pères; pendant la guerre, les pères ensevelissent leurs enfants"! Propos cités par Hérodote, Livre I,chap. LXXXVII.

 

         Alors, peut-on dire que les Sordon se sont ralliés à Hannibal ?

 

         Voir remarque 2 ci-dessous.

 

      Remarque 1 : à propos de la traduction de praeter oppidum Ruscinonem.

 

     Au 2e siècle avant Jésus-Christ le mot oppidum désignait un habitat situé sur une hauteur et fortifié, c’est-à-dire entouré d’un rempart, mais dès l’époque classique, notamment dans les textes de César, oppidum s’est également appliqué à une agglomération installée sur une butte, mais pas forcément fortifiée…et c’est le cas de Ruscino, où la topographie très particulière assurait déjà une bonne protection. La terrasse tombait à pic sur l’ancien lit de la Tet au nord et donnait sur un profond ravin au sud.

 

     Cet état des lieux est précisé par Rémy Marichal dans Les Origines de Ruscino, page 279 : « Pour Ruscino, la fonction défensive ne peut être détachée du contexte topographique et l’absence d’un rempart construit ne doit pas faire oublier la présence dans l’Antiquité d’un dénivelé quasi vertical qui ceinturait la colline au moins du côté du fleuve, comme le caractère d’éperon barré que lui conférait le vallon sud par rapport au reste de la terrasse. »

 

                      Les historiens qui reprennent l’expression le long des murs de Ruscino utilisent donc une traduction fantaisiste, car les murs n’existent, ni dans le texte de Tite-Live, ni sur le site de Ruscino !

 

      L’armée d’Hannibal s’est engagée dans le vallon sud de Ruscino et a suivi le thalweg qui menait au niveau de l’ancien lit de la Tet, à l’endroit surnommé Malo Passu.

 

       Remarque 2 : Un constat à propos de cet épisode historique :

 

     En -218 le terrible Hannibal  se présente en Gaule, en hôte, et non comme ennemi…. et entre -58 et -51 les aimables Romains s’invitent aussi en Gaule….mais en conquérants ! Et dès le premier siècle de notre ère on ne parle plus que de Colonia Ruscino et de Ruscino Latinorum. C’en est fini de Ruscino Sordorum, ou  Sordonum





3.jpg

                                 Hannibal, l’un des plus grands tacticiens de l’Histoire.     Né en -247, mort par suicide en -183        

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