Etymologie de Suert et Sort

 

                                  Commentaire du texte de Joan Coromines par André Sordes.

 

Avant-propos.

 

                 Avec tout le respect dû à Joan Coromines, illustre linguiste de renommée internationale, nous nous permettons de critiquer son analyse à propos du toponyme Sort…Au lecteur de juger !

 

                                                                         Commentaire.

 


                     Dans Estudis de Toponimia Catalana- Barcino-Barcelona 1966, Joan Coromines présente, page 202, une  étymologie parallèle à propos de  Suert, chef-lieu de l’Alta Ribagorça, et de  Sort, chef-lieu du Pallars Sobira, en Catalogne. Suert et Sort sont distants d’une trentaine de kilomètres et l’auteur croit que leurs noms, qui se ressemblent, ont une origine basque.

                    Pour Suert il commence par préciser que ce nom doit se prononcer en deux syllabes, Su-ert, car il ne faut pas y voir une diphtongaison  de o en ue, comme en castillan dans puente, du latin pontem.

                    Puis il fait le relevé des plus anciennes graphies découvertes : Castro Suberte 955-958 ; villa que dicitur Suverte 978 ; in loco Suvertense 1000 ; Pago Suvertense 1015 ; Suberte 1015 ; Castrum de Ssuert 1095 ; Pont de Suert 1240-1247 ; pont de Suert 1310 ; et,  à partir de la mention la plus ancienne, il pense que ce toponyme viendrait du basque  zubi (pont) et iri (ville). Zubiri, puis l’adjectif Zubiriti donnant Suberte. La lettre basque z se prononce effectivement comme la sifflante sourde ss.

                   Suert signifierait donc La- Ville- du- Pont, et La Villa de Pont de Suert serait donc une expression tautologique : La- Ville- du- Pont …de La- Ville- du- Pont !

                  Cette analyse est,  somme toute, assez convaincante.

                   A propos de Sort, Coromines écrit page 205 : « El cas és que en Sort tenem segurament una etimologia ben parallela a la de Suert, pero amb uri en lloc de iri. Heus aqui la documentacio antiga : ribera de Saort 947 ; Suort 981 ; Sabort 1069 ; Saort 1099-1154 ; Saorth 1163-1164 ».

                   Et page 206 : « El document de 947 anomena la ribera de Saort i qui tambe el que comptava era el pont…Res d’estrany, doncs, que aqui tambe es vagi formar primer el derivat adjectiu Suburiti (basc Zubiri-ti o Zubiuri-ti) per anomenar primer la ribera o vall de Sort i desprès es vagi concretar en la vila mateixa, quan aquesta, superats els temps feudals i monastics, va anar prenent importancia. Suburiti era, doncs, la vall : la vall del poble del pont ».

                    A l’origine du toponyme il voit donc, comme pour Suert, une idée de pont  et pense qu’un adjectif Suburiti, qui viendrait du basque Zubiriti ou Zubiuriti, aurait d’abord désigné la vallée, avant de s’appliquer à la ville. Pour lui, Suburiti aurait donc signifié La Vallée  du Pont, puis La Ville du Pont, et pour étayer son analyse il montre que la graphie Suort de 981 contient le « u étymologique de la première syllabe ».

                   Le texte de cette étymologie sera réimprimé dans son Onomasticon Cataloniae en sept volumes, en 1994,  mais Coromines tient alors à rappeler  que cette analyse date de trente ans… et il suggère une autre possibilité.

                  Partant de Cubiurriti (avec un ç majuscule),  localité mentionnée dans des documents concernant Puente- la- Reina, à vingt-deux kilomètres au sud-ouest de Pamplona, il relève la racine urruti signifiant mes enlla en basque. « Sort, Suort, Saort, podria partir de contraccio aixi, amb sincope,  urruti, orte ».

                  Au lieu de Vila del Pont, Sort viendrait alors, d’après lui, de Mes enlla del Pont, Bien au-delà du Pont. Et Coromines ajoute : « …una variant de l’explicatio etimologica admesa, poc mes complicada fonèticament ».

                 La- Ville- du- Pont ?   La- Ville- bien- au-delà- du- Pont ???

                  Nous constatons que Coromines hésite, après trente ans ; il n’est donc  pas sûr de la véritable étymologie de  Sort, et cela illustre la remarque que ce célèbre linguiste faisait dans Estudis de Toponimia, à la page 207 : Tota etimologia pre-romana o en general de data remota deixa un cert regust de dubt ».

 

                  En fait nous éprouvons également un doute sur l’étymologie de Sort proposée par Coromines, ou ses collaborateurs.

                  Il est tout d’abord étonnant que,  dans sa liste de  sept graphies du toponyme,  qui s’étalent de 947 à 1164, il opte pour Suort, daté en 981, pour relever un u étymologique et envisager les formes Zubiri,Zubiriti ou Zubiuriti...  alors que cette unique graphie, Suort, n’est pas la plus ancienne et que les six autres contiennent toutes ao, et non uo !

                   Suort, avec un u, uniquement en 981 ; Sabort, avec un b, uniquement en 1069, pour éviter peut-être un hiatus : nous y voyons plutôt une fantaisie de scribe. Coromines  souligne lui-même, dans Estudis de Toponimia, à la page 11, à propos des rédacteurs de ces textes anciens : «...l’escriba…molts vegades no es deixava guiar més que pel seu capritx ».

                     D’autre part, si la notion de pont, exprimée en basque, zubi, était fondamentale dans la formation de ce toponyme, on devrait constater le maintien de sub, ou suv, dans les anciennes graphies citées, comme c’est le cas pour  Suert, à la même époque,  avec Castro Suberte 955-958 ; Suverte 978 ; Suvertense 1000 ; pago Suvertense1015 ; Suberte 1015 ; où le b, ou bien le v, ne disparaît qu’à la fin du XIe siècle dans castrum de Ssuert 1095. Ne pas oublier que Sort et Suert ne sont distants que d’une trentaine de kilomètres, donc les effets de l’évolution phonétique devraient suivre  en principe le même tempo, pendant cette période, pour ces deux noms « pratiquement semblables ».

                     Comme le remarque Grammont dans son Traité de Phonétique, « Quand l’étymologie des différentes parties du mot est évidente pour le sujet parlant il ne se produit pas de dissimilation car la force psychique est plus forte que la force mécanique ».

 

 

 

                     A titre d’exemples, certes plus récents : Le toponyme anglais  Cambridge, le Pont sur la Cam, existe depuis le XIIIe siècle, mais le mot bridge n’a pas subi une modification, bien que l’accent tonique porte sur la première syllabe Cam. De même pour Innsbrück, le Pont sur l’Inn, en Autriche, toponyme créé en 1237, la notion de pont est toujours bien claire de nos jours  et la fin du nom est restée intacte. Et il en est de même en France pour pas moins de soixante-dix-neuf toponymes qui commencent par Pont, dont Pont-l’Abbé, Pont-Aven, Pont-l’Evêque, Pont-à-Mousson, qui date de 1230, et Pont-St-Esprit, qui date de 1265,…ou pour vingt-deux  qui contiennent le mot pont en finale, comme Sollies-Pont et Joinville-le-Pont. En Catalogne on trouve également,  en plus de Pont de Suert,  Pont de Molins, dans la Province de Gérone, El Pont d’Armentera,  dans la Province de Tarragone, El Pont de Bar, dans la Province de Lleida, et El Pont de Vilamara, dans la Province de Barcelone.Quant à Puente-la-Reina, en Navarre, ce toponyme s'est cristallisé dès le XIe siècle!

                      Dans tous ces noms de villes,  ou de  villages, qui  datent pour la plupart de sept ou huit siècles, la notion de pont est toujours vive et les vocables ne subissent aucune modification, le pont se maintient toujours dans le mot composé!  Quant au patronyme français Dupont,  qui date du XIIe siècle, il a toujours gardé sa forme, car pour les Français il est bien établi que   les ancêtres,  premiers du nom, habitaient évidemment près d’un pont.

                     L’erreur de Coromines, c’est d’avoir pensé à une origine semblable pour Suert et Sort dans Estudis de Toponimia Catalana. Or si son argumentation est convaincante  pour le toponyme Suert, il n’en est pas de même pour Sort, et ce grand linguiste montre lui-même son propre doute, puisque,  trente ans plus tard, il envisage une autre hypothèse dans Onomasticon Cataloniae, hypothèse qu’il juge, qui plus est,  « un peu plus compliquée du point de vue phonétique ».  D’autre part,  il ne semble pas inutile de préciser que, contrairement à son avis, les historiens basques pensent que l’antique population de cette région n’était pas de langue basque, mais pratiquait une langue plus ou moins apparentée au basque !

                      L’étude du célèbre linguiste à propos de Sort n’est donc pas concluante et nous envisageons une  étymologie différente  dans l’article intitulé Variations du vocable  Shardana.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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