Etymologie de Sorde-l'Abbaye par André Sordes

       Etymologie de Sorde- l’Abbaye, par André Sordes.

 

 

A- La graphie Sordes

 

Soulignons tout d’abord que ce toponyme existait autrefois sous la forme Sordes.

On en trouve déjà une mention dans La Chanson de Roland qui date des environs de 1100, « vindrent à Sordes, là hébergent le jor » et plus tard dans divers documents :

La carte régionale établie en 1630 par Sanson d’Abbeville, géographe du roy, mentionne Sordes avec un S final.

La carte dite de Cassini : Jean Dominique Cassini (1748-1845) a terminé la carte de France que son père, César François, avait établie en 180 feuilles à l’occasion de la division de la France en départements, et si nous consultons la partie concernant les environs de Peyrehorade, nous constatons qu’à côté du village de Sorde, l’auteur mentionne les Bordes de Sordes et L’Arriu de Sordes, c’est-à-dire la petite rivière,  ou le ruisseau,  qui se jette près de là dans le gave d’Oloron ! On peut dès lors penser que l’omission de l’S, pour le village proprement dit,  est due à l’étourderie du cartographe ou à une faute d’impression. Remarquons également qu’il écrit  Comté d’Orthes et St. Etienne d’Orthés, alors qu’on trouve actuellement le Pays d’Orthe…à côté de la Ville d’Orthez !!!

Une carte régionale affichée au Musée des Vieux Outils à Navarrenx mentionne également Sordes avec S final.

                      D’autre part, le programme de l’émission de télévision organisée en 1972 avec la participation d’anciens du village de Sordes n’avait pas oublié l’S final, et Jean Sordes, domicilié à Bayonne, nous a signalé en février 2002 que, dans sa jeunesse, les panneaux indicateurs de la commune mentionnaient encore Sordes-l’Abbaye

 

 

 

 

Quant au patronyme Sordes, nous savons que les premiers noms de famille,  qui sont devenus héréditaires par la suite,  sont ceux qui proviennent d’un nom de lieu,  et Dauzat, dans son Dictionnaire des Noms de  Famille de France, précise que Sordes vient du village de Sorde(s), unique localité de ce nom en France. Relevons également  ce que dit  Emmanuelle Hubert dans Origine des Noms de Familles : « L’essor démographique qui succéda aux siècles du Haut-Moyen- Age, la révolution urbaine qui dota les villes de chartes les affranchissant de beaucoup d’obligations, leur activité intense dans toute la France, provoqua , dès le 12e siècle, un important mouvement migratoire : beaucoup de ruraux quittèrent la campagne pour venir se fixer dans les centres urbains où, déjà, la vie était moins difficile et le travail abondant. Les nouveaux venus recevaient en surnom celui de leur village d’origine. » D’après l’I.N.S.E.E. il y avait 113 personnes portant ce nom à la date du 1er janvier 2004 et à notre connaissance leur patronyme, qui date donc du 12e siècle, est toujours orthographié avec un S final.

 

 Nous voyons  que ce village s’appelait bien Sordes, et  cela depuis fort longtemps. Paul Raymond a donc tort quand il écrit dans la préface du Cartulaire de l’Abbaye de Saint Jean de Sorde : « Le nom primitif paraît avoir été Sordo, la finale s’est assourdie et le nom est devenu Sorde. C’est pour cela que je ne l’ai pas écrit Sordés, comme cela est quelquefois d ‘usage. »

 

 

          B-     Omission de l’S final dans la graphie moderne

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L’évolution de l’orthographe vers une norme reconnue et unique n’a eu lieu, et encore en principe, qu’à partir de la fin du 17e siècle, alors que les textes antérieurs montraient quelquefois une grande fantaisie. D’après le Dictionnaire Historique de la Langue Française édité par Robert, «  certains mots pouvaient présenter jusqu’à vingt graphies différentes au 13e siècle ! »  Les premiers rédacteurs qui ont écrit Sorde ont-ils trouvé inutile de mentionner l’S car il ne se prononçait plus en français ? ( L’S implosif s’est amuï dans d’autres régions de France à partir du 12e siècle, mais il a continué à être prononcé en gascon ; et on l ‘a conservé dans l’écriture pour Lourdes, Tarbes, Cordes, Barèges, Nîmes, etc…) Il est plus probable que cette omission soit tout simplement due à la négligence d’un rédacteur, erreur ensuite pérennisée par divers copistes, ce qui est loin d’être exceptionnel en toponymie. Dans la carte de Cassini nous avons déjà noté deux fois Sordes et une fois Sorde ; quant au village  écrit Sindos, il est sanctifié par les cartographes modernes et devient Saint-Dos, nom pourtant inconnu en hagiographie ! Et on peut trouver d’autres exemples de cacographie, en Roussillon notamment : le village Les Cluses (du latin Clusas, déjà attesté en 844, signifiant Les Fermetures, les deux portes bloquant le passage dans le défilé de la rivière Rome) a été transcrit Lescluse en 1479, la Encluse et l’Esclusa en 1639 et Cassini s’est laissé piéger en 1790 en écrivant l’Escluse ! Autre exemple : à la sortie de Perpignan, route d’Argelès, la Côte du Sergent était autrefois la Costa de la Serra Joan (la côte menant à la serre, la colline, appartenant à Joan) !!!

Comme suite à notre demande le Service des Archives Départementales de Mont-de-Marsan a eu l’extrême gentillesse de faire une recherche historique en étudiant les documents qui concernent le village de Sordes et on peut constater une grande fantaisie dans la présence ou l’absence de l’ S final pendant la période de 1790 à 1857, aussi bien pour les textes manuscrits que pour les tampons officiels.

Extrait de cette correspondance :

«Nous avons dans la série L.-Administration et  Tribunaux de l’Epoque Révolutionnaire sous la cote 11 L 2 le procès verbal  de la division du département (1790) qui est un document manuscrit portant la mention  Sordes ainsi qu’un document de l’Assemblée Primaire(1790), document imprimé, se rapportant à Sorde.

De même dans la série O.-Administration et Comptabilité depuis 1800, cotée 2 O 1945, nous trouvons les documents suivants :

Séance ordinaire du Conseil Municipal portant un tampon Sordes.    1835

Séance du Conseil Municipal convoqué par le préfet portant la mention manuscrite Sorde ainsi qu’un tampon Sordes.    1840

Extrait du registre des délibérations du Conseil Municipal portant les mêmes mentions que le précédent.    1853

Adjudication de travaux où la mention écrite et tamponnée est Sorde.   1857

Extrait du registre des délibérations du Conseil Municipal : le tampon porte la mention Mairie de Sorde et la mention manuscrite est Sorde.    1901 

De plus dans la série E dépôt.-Archives Communales déposées aux Archives Départementales des Landes sous la cote E dépôt 306/Es 1499 article 10 se trouve un registre des délibérations du Conseil Municipal. Sur l’ensemble du registre la mention est Sorde.    1838-1868 »

Et le Conseil Municipal du 24 septembre 1907  adresse une demande au Ministère de l’Intérieur  pour que la commune prenne le nom de Sorde- l’Abbaye, d’où le Décret du 19 novembre 1908 et la disparition définitive du S final ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

              C- Le toponyme Sorde- l’Abbaye.

 

Jusqu’ici notre étude a porté sur la transcription du toponyme, mais que dire de son emploi verbal ?

Les linguistes nous apprennent qu’au 13e siècle l’expression « les peaux de chèvres blanches » se prononçait « less péawss de tchièvress blan-ntchess » en ancien français et Pierre Bec, dans la Langue Occitane, Collection Que Sais-je, nous précise que l’aquitano-pyrénéen se distingue parmi les langues occitanes par son conservatisme en ce qui concerne l’articulation des consonnes finales et du S de pluriel.

Le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes-Edition du C.N.R.S. par Simon Palay, Majoral du Félibrige, nous indique la prononciation des divers phonèmes de Sordes :

S—Le S est sourd comme en français ;

O—Le O gascon est ouvert, ᴐ,  comme dans le français tort ;

R—Le R est apico-alvéolaire, différent du R grasseyé, uvulaire, du français actuel ;

D—Le D est identique à celui du français ;

E—Le E est sourd. Le son sourd du E français dans Je,  ǝ, n’existe guère que dans la région d’Orthez-Bayonne et dans les Landes. Ailleurs c’est un son neutre qui participe du A.E.O., ou bien c’est un A atone, plus ou moins pur ;

S—le S se fait entendre à la fin des mots, qu’il s’agisse ou non d’un S de pluriel ; même si en certains lieux S final se transforme en H aspiré (N ‘at boh pah=N’at bos pas=Tu ne le veux pas).

Le  gascon des Landes prononçait donc Sordes  en articulant la voyelle E sourde et la consonne finale S. ( srdǝs ). Le mot avait deux syllabes et l’accent tonique portait sur la première. Prononciation très claire qui a permis aux premières personnes qui ont porté ce patronyme de voir leur nom orthographié correctement sur les registres  paroissiaux, dans des régions assez éloignées de leur village d’origine, alors qu’à cette époque ces migrants étaient certainement illettrés. 

Mais en français  l’S final n’est pas prononcé à la pause, ou devant un autre mot commençant par une consonne, sauf pour quelques exceptions comme ours, gibus, pastis, fils,…et des mots ayant gardé la forme latine, comme bonus, malus, quitus, omnibus, tonus, bis, ibis…D’autre part l’S final d’un nom au singulier ne produit pas de liaison s’il est suivi par une voyelle dans la chaîne parlée. Exemple : Charle(s) attend,  et non zattend !

Si l’S n’est pas prononcé dans Sordes, le mot est donc  terminé par E, mais il s’agit d’un E muet ou caduc.

Si ce E muet était précédé d’une seule consonne, il serait toujours muet, quel que soit le mot suivant dans la chaîne parlée, mais dans le cas de Sordes il y a deux consonnes R et D, et dès lors il y a quatre cas de figures à l’oral :

                     1-Sordes précède un mot commençant par une consonne. Exemple : Sordes possède une ancienne abbaye. On prononce la voyelle E  car le français n’a pas l ‘habitude d’articuler trois consonnes d’affilée, ici R, D, P, et le mot a deux syllabes, Sor/de(s), la première étant accentuée ; le D au début de la seconde est explosif, comme toute consonne en première partie de syllabe.

                     2-Sordes précède un mot commençant par une voyelle. Exemple : Sordes a une ancienne abbaye. Il y a liaison et on va entendre ̕̕’Srda. L’ S final et E ont  disparu, le D s’appuie sur A et reste explosif.

                    3-Sordes se trouve à une pause dans la chaîne parlée. Exemple : Vous lisez l’étymologie de Sordes. On n’articule que Sord, avec un D qui n’a plus d’appui et qui est donc implosif. Pour  ce D,  situé après l’R grasseyé, la pointe de la langue vient bien se plaquer contre les incisives  supérieures, mais la consonne   est pratiquement inaudible. En effet pour un D explosif la pointe de la langue se détache brusquement des incisives, alors que pour un D implosif il y a simple application de l’apex contre les incisives.

                    4-Sordes  en position isolée. Exemple : Comment s’appelle votre village ?  Réponse : Sordes. Même remarque que pour le 3e cas, et la personne qui pose la question a du mal à imaginer l’orthographe,  car on est loin de la clarté du gascon en l’occurrence !

 Donc,  avec l’omission du E et de l’S,  le toponyme Sordes, ou Sorde,  est très souvent  prononcé en une seule syllabe, ce qui présente évidemment des inconvénients.

Dans Le Langage. Introduction Linguistique à l’Histoire-Editions Albin Michel, par J. Vendryes,  page 250, nous relevons à propos de l’usure des mots:

« Les mots trop courts manquent souvent d’expression et, lorsque les altérations phonétiques les raccourcissent, ils sont exposés à disparaître. Nous n’avons plus en français, et il n’y a dans aucune langue romane, de survivant du mot latin os (bouche). Nous avons substitué au vieux mot ive le mot jument qui a plus de corps….Mais pour préserver les mots courts et les soutenir, la langue peut leur donner l’appui permanent d’autres mots. Ainsi les adjectifs sain, sauf n’existent plus séparément ; mais en s’unissant ces deux infirmes ont acquis la force de résister : on dit sain et sauf. » 

« Les noms propres de lieux ne sont pas de ces mots que l’on puisse aisément laisser perdre : lorsqu’ils sont monosyllabiques, on assure leur conservation en ajoutant un nom commun qui leur sert d’étai : Ain, Eu, Batz, deviennent La Rivière d’Ain, La Ville d’Eu, Le Bourg de Batz. Ou bien on ajoute un élément qui les allonge : Bourg est dit Bourg-en-Bresse, ou même simplement Bourk en faisant sonner le K. Ce sont là des remèdes à l’usure phonétique. » 

D’autre part les toponymes ajoutent souvent un déterminatif quand il y a risque de confusion entre deux ou plusieurs homonymes. Tarascon-sur-Ariège est différent de Tarascon (Bouches-du-Rhône) ; Agen-d’Aveyron se distingue d’Agen (Lot-et-Garonne) ; Colombey-lès-Choiseul (Haute-Marne) et Colombey-les-Deux-Eglises ne peuvent pas être confondus. Vingt-deux Beaumont ajoutent en, sur, lès, pour se distinguer les uns des autres et il y a au moins trente cinq toponymes portant le nom de Bourg avec un additif ! 

 Et pour Sordes, d’après Monsieur Laborde, qui a été secrétaire de mairie dans ce village pendant trente ans, il y avait peut-être un risque de confusion avec des localités comme Soorts, Sort, et même  Sore,  également situées dans les Landes. L’ajout de l’Abbaye, demandé par le Conseil Municipal du 24 novembre 1907, est donc pertinent, d’autant que la consonne L active l’articulation du «  E muet ». Si le Décret du 19 novembre 1908 a décidé que cette commune s’appellerait à l’avenir  Sorde-l’Abbaye, il faut croire que le texte de la demande  … et le tampon ne  mentionnaient pas l’ S final pour l’occasion !!!

Il faut donc cinq syllabes en français, pour Sorde-l’Abbaye, avec l’accent tonique principal sur le son i,  dernière syllabe articulée, et un accent secondaire sur Sor, pour remplacer ce que le gascon des Landes exprimait clairement  en deux syllabes seulement.  Mais peut-on remonter plus loin dans le passé ?                                        

 

 

                                                                D-     Sordes vient de Sordus ?

 

L’Inventaire Topographique du Canton de Peyrehorade, édité par le Ministère des Affaires Culturelles en 1973 présente une étude détaillée de la préhistoire, de la protohistoire et  de l’histoire de Sorde, mais, «  au point de vue toponomastique, les auteurs  renoncent à chercher une étymologie à Orthe et à Sorde, noms qui paraissent les plus anciens dans la région. »

Par contre D. Chabas, dans le Tome I de Villes et Villages des Landes, écrit à propos de ce toponyme : « Les Romains s’y fixèrent en vainqueurs de l’Aquitaine dès leur arrivée, vers  38 avant Jésus-Christ, puis ils fusionnèrent avec les populations celtibériennes de la plaine, dans ce Sordo ou Sordi qui devint une étape de Saragosse à Bordeaux, selon l’Itinéraire d’Antonin. » Et plus loin « Sorde vient de Sordus, fontaine qui coulait sur la rive gauche du Gave d’Oloron. Ce qui n’est pas prouvé. L’Itinéraire d’Antonin désigne l’oppidum Sordi sous le nom très incertain de Sordus, personnage romain, mais qui en fournirait une preuve convaincante ? »

Donc, d’après ChabasSorde figure sur l’Itinéraire d’Antonin, manuscrit du troisième siècle qui donne la liste des étapes sur les diverses routes de l’Empire Romain, et cet écrivain donne   deux hypothèses pour l’étymologie, en précisant pourtant  qu’il n’y a pas de preuves !

 

1-   L’hypothèse d’une source.

 Dans son Dictionnaire des Noms de Lieux, Dauzat précise bien que sourd, en vieux-français et en occitan, a le sens de source ou de ruisseau et pour l’étymologie il dit probablement à propos de Sor ( Ariège), Sort et Soort ( Landes), mais ne cite pas Sorde, alors qu’il  mentionne ce village dans son ouvrage sur Les Noms de Famille de France et dans son Dictionnaire des Noms de Famille de France.

On peut également relever dans un Dictionnaire de gascon et de béarnais : sourda = lieu où l’eau sourd; sourde = source jaillissante, puissante, qui forme ruisseau ; sourdiou = source ou petite fontaine au bas d’une éminence et où l’eau est amenée par une conduite. Et dans le Dictionnaire de l’Ancienne Langue Française par E. Godefroy : sordou, sourdou, sour, sor signifient source (relevés en 1285).

Effectivement le latin surgere a donné en vieux-français les participes substantivés sors, sours…avec le sens de source…mais ces formes ne sont apparues qu’au 11e siècle, c’est-à-dire huit siècles après l’inscription de Sordo ou Sordi sur l’Itinéraire d’Antonin, d’après Chabas! Et si on pense plutôt au verbe sortir venant du latin sortiri, et signifiant tirer au sort, ce mot ne prendra une idée de mouvement,  donc de jaillissement, qu’au 16e siècle.

 

2- L’hypothèse d’un personnage romain.

Au début de l’occupation romaine la propriété rurale appartenant à un Romain était désignée, s’il s’agissait d’une création, par le mot fundus, domaine, déterminé par un adjectif, celui-ci étant composé par le nom du propriétaire suivi du suffixe de possession anum ( ou acum d’influence celtique). Le domaine de Sordus, personnage romain, aurait donc dû s’appeler Fundus Sordanum en latin, puis Sordanum, et enfin Sordan en roman du 12e siècle. A partir de Sardus on a par exemple Sardan dans le Gard, Sardon dans le Puy-de Dôme et Sardy, après Sardacum, dans la Nièvre. Ce n’est pas le cas de notre village !

Par contre les Romains gardaient le nom d’origine quand il était déjà connu de tous ; celui-ci se cristallisait. Ruscino, par exemple, qui date du 6e siècle avant Jésus-Christ, deviendra Ruscino Latinorum, puis Colonia Ruscino, quand les Romains s’y installent au 1er siècle. Il ne deviendra   Ruscinon qu’au 2e siècle, dans l’expression Ruscinon Polis, où l’étymon se transforme en adjectif, et Ruscione au 3e siècle. De même Illiberis conservera son nom pendant plus de quatre siècles après la conquête romaine, jusqu’au jour où la cité prendra le nom d’Helena en 350.

Nous ne retenons donc aucune des deux hypothèses étymologiques avancées par Chabas pour ce toponyme.

 

 3-  La mention sur l’Itinerarium Antonini.

 L’Itinerarium Antonini est un manuscrit du 3e siècle, modifié au 4e, qui a été établi à la demande de l’empereur Marcus Aurelius Antoninus, plus connu sous le nom de Caracalla.

Pour Chabas, notre village est une étape de Saragosse à Bordeaux, selon l’Itinerarium Antonini. Quant à Jean Cabanot, chercheur au C.N.R.S. et Delphine Meyer, ils signalent dans Sorde-l’Abbaye, édité par l’A.E.A.L. des Landes en juillet 1995, qu’il apparaît sous la forme Sordo, ou Sordi, dans l’Itinéraire d’Antonin, comme désignant une étape de la voie de Bordeaux à Pampelune et aux Asturies. Ces deux derniers auteurs donnent comme référence Bordeaux Antique, T I de l’Histoire de Bordeaux par Robert Etienne, publié sous la direction de Ch. Higonnet en 1962, page 130. En fait Monsieur Cabanot, contacté par nos soins, nous a précisé que «  sa source était en réalité un article de Robert Arambourou, auteur sérieux à qui on peut faire toute confiance. »

Il n’y a bien sûr aucune contradiction entre Chabas et Cabannot, car la route de Bordeaux vers le sud prenait deux directions après Dax,  et à partir de Sorde on pouvait : soit aller ad Asturicam en passant par Carasa et Pampelune, soit aller ad Caesaraugustam en passant par Beneharnum et Oloron.

Mais ce qui nous intrigue, c’est qu’après avoir examiné  les listes et les index de l’Itinerarium Antonini, nous n’avons trouvé la mention de Sordo ou Sordi, ni dans l’édition d’Otto Cuntz, ni dans celle de Partey et Pinder…(Il est vrai que les transcriptions respectives de ces deux éditeurs ne sont pas d’une rigoureuse fidélité car, dans l’index, nous avons constaté quatorze différences, rien que dans l’espace alphabétique compris entre les toponymes Sion et Sucronem !) Cette omission est d’autant plus surprenante que l’archéologie date du 3e siècle les ruines  du Barat-de-Vin situées à Sordes, ce qui montre que ce village possédait bien un gîte d’étape sur la voie romaine à l’époque des relevés de l’Itinerarium Antonini.

Alors ? La mention de Sordus est-elle située en dehors des listes et des index que nous avons pu consulter dans les éditions de Cuntz et Pinder ?? David Chabas et Robert Arambourou auraient-ils consulté une autre copie de l’Itinerarium ??? ou l’original ????

 

 4-Le Cartulaire de l’Abbaye Saint-Jean- de-Sorde. 

 

 Le Cartulaire de l’Abbaye Saint-Jean-de-Sorde nous permet heureusement de résoudre le problème et de  retrouver l’étymon Sordus !

Dans ce Cartulaire qui recopie, au 14e siècle,  44 actes sur les 50 d’origine, rédigés en latin de 960 à 1293, certaines expressions sont particulièrement intéressantes :  

…concessit…Sorduam (accusatif) circa 1120---Acte 81                                                           

Ecclesiam Sancti Johannis Baptiste que dicitur Sordua (nominatif)---Acte 81

…ad Sorduam (accusatif) circa1105---Acte 31

…in Sordua (ablatif) circa 1072---Acte 35

…sancti Johannis de Sordua (ablatif) circa 1156---Acte 112

Dans les citations ci-dessus le nom féminin villa est sous-entendu et l’adjectif Sordua est substantivé .

La désinence du génitif AE étant transcrite E en latin décadent on a :

…monasterium Sordue habet, au 13e siècle---Acte125

…dedit monasterio Sordue circa 1293---Acte 24

…in Villa Sordue circa 1240---Acte154

…monachorum Sordue circa 1212---Acte 160

En ajoutant le suffixe ensis au radical d’un nom le latin obtient un adjectif de la deuxième classe, qui signifie originaire de, et on relève ainsi :

…Abbas Sorduensis (nominatif) circa 1150---Acte 108

…ad Sorduensem ecclesiam (accusatif) circa 1150---Acte 108

…sancti Johannis Sorduensis ecclesia ( génitif ) 1119---Acte 82

…in Villa  Sorduensis ( génitif ! ) circa 1241---Acte 78

Quand un scribe écrivait en latin et devait employer un nom propre,  de lieu ou de personne, existant dans la langue vulgaire, il le latinisait, en ajoutant un suffixe ou une désinence au radical, avant de le décliner,  et pour les mots dérivés du  toponyme Sordes utilisés dans les citations précédentes, on s’attendrait plutôt aux graphies  suivantes écrites dans le même ordre avec le radical Sord : Sordam, Sorda, Sordam,Sorda, Sorda, Sorde, Sorde, Sorde, Sordensis, Sordensem, Sordensis, Sordensis. Voir par exemple le jeu de mots se voulant humiliant attribué à l’abbé de Saint - Sever au 13e siècle : Qui vult Sordescere sordescat. (Dans ce cas radical sord(es), suffixe scere pour former un verbe inchoatif). Or nous constatons que les scribes du Cartulaire ont  toujours tenu à  mentionner un U à la fin du radical pendant cette période de quatre siècles ;  ce n’était donc pas une erreur ou une fantaisie de leur part, les moines savaient,  grâce à des documents, ou par tradition, que ce U était antérieur au E de Sordes et qu’on avait dit Sordus en gascon, avant de dire Sordes! Ils estimaient donc que ce U faisait partie du radical du mot Sordus qu’ils considéraient comme appartenant à la langue vulgaire, le gascon, et non au latin.  

 

                                                  E-  Le passage de Sordus à Sordes en gascon. 

Rappelons tout d’abord que le latin classique, la langue des gens cultivés, avait une articulation tendue et prononçait nettement la finale des noms et adjectifs, car même atone, elle précisait quel était le cas de la déclinaison, c’est-à-dire la fonction du nom ou de l’adjectif dans la phrase. Mais le latin importé en Gaule par les vainqueurs romains était un latin populaire à l’articulation plutôt  floue, et dès le 2e siècle cette langue, qui allait devenir l’ancien français, n’attachait plus d’importance à la finale des noms et adjectifs, grâce à l’utilisation de prépositions et à la place des mots dans la phrase, de telle sorte que les voyelles finales s’affaiblirent en E sourd au 3e siècle, sauf la voyelle A qui ne s’affaiblit qu’au 6e. Ce E sourd, non accentué, de l’ancien français n’était pas labialisé et était différent du E fermé de feu et du E ouvert de peur. C’est le son de l’article anglais dans «  a dog », prononcé « ǝ ̕ dᴐg».

La raison de ces modifications ? C’est la loi du moindre effort ! Ce qui est trop difficile à prononcer est simplifié automatiquement, à condition que l’idée reste compréhensible,  et le passage du U de Sordus au E de Sordes est une bonne illustration de ce phénomène :

Pour l’articulation de la voyelle U, le son OU du français pou, le résonateur buccal doit être allongé au maximum : les lèvres sont projetées fortement en avant, la boîte laryngienne descend au maximum, et la partie postérieure des cordes vocales s’abaisse pour vibrer ; quant à la langue, elle se relève à l’arrière dans la région vélaire. Mais toutes ces positions du matériel articulatoire ne sont mises en place que pour un OU situé dans une syllabe accentuée. Ce qui n’était pas le cas pour dus, dans Sordus, prononcé en gascon. Pour ce OU non accentué tous les organes phonatoires étaient dans une position voisine du repos : les lèvres presque fermées, le larynx à sa place normale, les cordes vocales vibraient, mais  sans besoin de s’abaisser à l’arrière. Quant à la langue, son dos n’était que légèrement relevé en face de la zone médio-palatale…et le résultat sonore c’était le E central sourd de Sordes, phonème qui s’est toujours maintenu en gascon. L’étymon de Sorde-l’Abbaye est donc bien Sordus.

 

 

                                                                       F- Origine du toponyme Sordus.

 Sordus nous rappelle évidemment les Sordon, ou Sordi, qui ont franchi les Pyrénées, à l’est,  au 8e siècle avant Jésus-Christ, peut-être même plus tôt, pour s’installer dans la région qui deviendra plus tard le Roussillon. Ils étaient très connus des historiens et des géographes de l’Antiquité et ceux-ci utilisaient, entre autres, les expressions suivantes :

Sardonion Pelagos : la Mer Sardonienne, le Golfe du Lion ;

Ora Sordonium : le Rivage des Sordon ;

Cespes Sordicenus : le Marais Sordique ;

Palus Sordice : l’actuel Etang de St. Cyprien ;

Sordonia Oppidum : Opoul.

Quant aux fleuves, le Sordus, l’Agly actuel, se jetait dans le Stagnum Sordicen, l’actuel Etang de Barcarès, et l’épithète Sordus s’ajoutait à Tichis,  ou Tecum Flumen,  montrant ainsi que ces deux cours d’eau coulaient dans le territoire des Sordes

Pline l’Ancien (23-79) a mentionné des Sardones( L lll c 5), des Sordones(L lll c 32) et même des Surdaones(L lll c 24) dans la Tarraconaise, c’est-à-dire une région correspondant à la Catalogne, l’Aragon, la Navarre, le Léon et la Vieille Castille et nous savons que les Sardon ont créé notamment, en Aragon, la ville de Sarduba, ou Salduba, détruite bien plus tard, puis reconstruite, en-27, sous le nom de  Caesar-Augusta, future Zaragoza.( N’oublions pas qu’à une époque lointaine, bien avant l’expansion romaine, la langue phénicienne était pratiquée sur tout le pourtour méditerranéen, et dans Sardan, ou Sordon, graphies vocalisées du phénicien SRDN, la consonne finale N, ou noun, avait un sens extehsif, était déjà la marque du pluriel de Sard, ou Sord. Les formes latinisées SardanesSordones…et Surdaones avec ajout de ES, employées plus tard, et qui se voulaient des pluriels de la troisième déclinaison étaient donc erronées.)

Certains historiens présentent les Aquitains, ou Proto-basques, qui occupaient la région entre la Garonne et l’Espagne, comme un peuple de race ibère. En réalité le terme ibère utilisé par les Grecs au 6e siècle avant Jésus-Christ  désignait simplement à l’époque les habitants de la basse vallée de l’Ebre, en fait une population non homogène composée de diverses peuplades…dont celle des Sordon, ou Sordes. Le mot ibère devrait être  plutôt réservé pour désigner un nouveau type de civilisation et non une ethnie. Donc aucune contradiction lorsqu’on découvre des Sordes là où certains ont situé des Ibères : s’il est vrai que de nombreux Sordes ont peuplé le Roussillon, d’autres membres de cette peuplade ont franchi les Pyrénées à l’ouest et, arrivés au confluent des Gaves de Pau et d’Oloron, trouvant l’endroit particulièrement propice, se sont installés dans un village qui a  pris ensuite le nom latinisé  Sordus, d’après le radical Sord,  celui de la peuplade. En effet les Romains ont souvent appelé les cités du nom du peuple qui y vivait.  Exemples : l’ancienne Elimberrim, peuplée par les Auscii, est devenue Civitas Auscius, future capitale du Gers, Auch ; la cité gauloise Contigwic, d’abord latinisée Condeviconum et habitée par les Namnètes, est devenue Portus Namnetum, Nantes; et la ville occupée par les Cadurci a pris le nom de Civita s Cadurconum, puis CadurcumCahors, le chef-lieu du Lot.

 Voilà donc l’étymologie de ce très ancien toponyme. Village occupé par une tribu de Sordon depuis sans doute le 8e siècle avant Jésus-Christ, il prend le nom de Sordus à l’arrivée des envahisseurs romains et l’évolution phonétique le modifie en Sordes, forme utilisée pendant de nombreux siècles, en gascon et en vieux-français, avant de devenir Sorde-l’Abbaye, en application du Décret  Ministériel du 19 novembre 1908.

 Le vocable Sordus a lui-même  une origine prélatine et l’emploi de sa racine,  SRD, est attesté  bien longtemps avant la création de Rome !

 

                                     Table des matières

  • A-La graphie Sordes 
  • B-Omission de l’S final
  • C-Le toponyme Sorde-l’Abbaye
  • D-Sordes vient de Sordus

                    1-L’hypothèse d’une source

                    2-L’hypothèse d’un personnage romain

                    3-La mention sur l’Itinéraire d’Antonin

                    4-Le cartulaire de l’ Abbaye de St.Jean- de- Sorde

  • E-Le passage de Sordus à Sordes en gascon
  • F-Origine du toponyme Sordus 

 

Ce texte figure également sur le site du Centre Culturel du Pays d’Orthe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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