Etymologie de RUSCINO

      Etymologie de Ruscino par André Sordes.

 

 

 

 

             Le supplément de l’Indépendant du 26 juin 2009 au sujet de « L’Etymologie des  Noms de Villages en Pays Catalan » est particulièrement intéressant, je dirais même précieux, mais je souhaiterais faire un commentaire à propos du texte consacré à Castell Rossello.

 

           L’auteur écrit, en utilisant cependant un conditionnel, que « Rossello serait la capitale des Kins, ou le promontoire du pays des Kins. Ce peuple aurait donné son nom au Golfe du Lion, littus cyneticus (sic), le golfe du peuple des Kins. »

 

           Certes, l’expression litus cyneticum est tirée d’Ora Maritima, écrit par Avienus, poète latin du 4e siècle. 

 

           A propos de la région du Roussillon l’auteur utilise le terme Sordus et des composés à plusieurs reprises :

-Sordus, au vers 546

-in Sordiceni caespitis confinio, vers 551 (Il s’agit de la plaine marécageuse située entre le Tech et la Tet)

-Sordicenae glaebae solum est, vers 561

 -incolae istam Sordicem cognominant, vers 563

 -stagno hoc ab ipso Sordus amnis effluit, vers 567…

  mais il emploie l’adjectif cyneticum pour désigner le rivage au vers 559 :

  jacent harenae litoris Cynetici (là s’étendent les sables du rivage cynétique).

 

           Pourquoi employer ce terme, alors que Pomponius Mela (né en Espagne au 1er siècle) appelle ce rivage ora Sordonum ( Livre II chapitre V), et que le Golfe du Lion est pour Polybe(-202-120) Sardonion pelagos ? Tout simplement parce que pour Avienus, comme pour certains Ibères, Cynetes est utilisé comme surnom des Sordon.

                                                             

 

           Mais alors pourquoi adopter cette orthographe avec « y », le soi-disant « i grec », représentant  en fait le son vocalique « u » du français « tutu », son inexistant en latin dont la lettre « u » correspond au digramme vocalique « ou » du français « cou » ? Oui pourquoi, alors que la transcription latine existait depuis plusieurs siècles, puisque Tacite (+55+120) utilisait Cinethi (accent tonique sur la 2e syllabe) pour désigner le grand peuple berbère localisé dans les environs de la Petite Syrte, le Golfe de Gabès ? (Il s’agit du peuple berbère des Zénètes, les actuels Zenata). L’explication, c’est qu’Avienus s’inspire de textes grecs très anciens et veut donner un aspect antique à son récit. D’autre part ce surnom était peut-être bien colporté par des marins grecs... et  traîter de Cynetes les Sordon du Roussillon, cela signifiait simplement que ceux-ci étaient apparentés à ceux qui vivaient, ou avaient vécu, en territoire zénète. (Voir annexe).

 

           En effet des historiens, dont Puiggari en 1836 dans  « Notices  sur la ville d’Elne », ont signalé  qu’ « en  Libye Phénicienne certains peuples étaient appelés en latin Sardo-libyci ou Sordo-libyci ». En fait ces Sordi de  Libye constituaient le reste d’une colonie qui avait déjà émigré en Espagne aux environs de l’an 1000 av. J. C., pour faire ensuite un nouveau bond au-delà des Pyrénées. Les très lointains ancêtres des Sordon du Roussillon ont donc séjourné en Libye, c’est-à-dire à l’époque toute l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Egypte, en territoire zénète, mais ce n’étaient pas des  Cynetes !

 

          Alors, quelle est donc l’étymologie de Ruskino ?

 

          Tout le monde est d’accord maintenant pour y voir une origine phénicienne  et la première syllabe de l’étymon Ruskino ne pose pas de problème. Le phénicien Rus, correspondant à l’hébreu Rosh et à l’arabe Ras, signifie tête, sommet, capitale...et même origine dans  l’arabe Ras-el-Ma , le début de l’eau , la source ! Les Phéniciens ont utilisé ce terme pour de nombreux toponymes, où il prend très  souvent  le sens de cap ou  promontoire, désignant ainsi des repères ou escales qui facilitaient leur cabotage dès le deuxième millénaire av. J.C. Avec A.Pellegrin, membre de la Société de Linguistique de  Paris, on peut citer,  en Afrique du Nord,  Rusaddir (le Cap Puissant, Mélilla), Rusazus (Port Gueydon), Rusibis, Ruspina (actuel Monastir), Rusicade (Philippeville, redevenue Skikda), Rusucmona, Ruspae, Rusippisir, Rusubicarri et enfin  Rusguniae. Rusguniae, c’est l’ancien nom du Cap Matifou, et on peut le rapprocher de Rachgoun, petit port  d’Oranie,...et de notre Ruskino.

 

          Pour kino, en consultant la Toponymie Historique de Catalunya Nord, publiée en 1990 par Lluis Basseda, on constate que  les avis sont très partagés depuis de nombreuses années. Certains linguistes, entre autres, y ont vu le sens hébreu de golfe, et pour eux Ruskino était  la Capitale du Golfe ! D’autres ont plaidé  en faveur d’une racine sémitique kane, pour proposer  la Capitale des Joncs à cause des joncs qui devaient encombrer les berges de la Tet, d’autres ont pensé que Ruskino signifiait Vers les Noisetiers... et voilà qu’on nous propose  la Capitale du Peuple des Kins !!!

 

          Cette diversité d’interprétations ne manque pas de laisser le lecteur plutôt perplexe évidemment. Or les récents travaux des archéologues, consignés dans Les Origines de Ruscino par Rémy Marichal et Isabelle Rébé en 2003, montrent que la capitale des Sordon date du 6e siècle av .J.C. Et comme les historiens nous disent que  les navigateurs phéniciens ont fait du cabotage en Méditerranée Occidentale dès le 2e millénaire, on ne peut pas imaginer qu’ils aient attendu le regroupement des Sordon sur le plateau, c’est-à-dire la création de la capitale, pour repérer enfin le site particulier de Ruskino !Donc Rus n’a pas ici le sens de Capitale.

 

          La particularité du lieu est en effet précisée par Charles Lenthéric, Ingénieur en Chef du canal de Beaucaire à Sète,  dans Les Villes Mortes du Golfe de Lyon, ouvrage édité en 1898, où il souligne la topographie du site dans l’Antiquité, «  époque où la Tet était bien plus large à cet endroit et où la lagune vive arrivait au pied de la falaise ». Pour Rémy Marichal, dans l’ouvrage cité ci-dessus, l’ancien cours de la Tet passait au pied de cette falaise et il écrit page 279 : « Pour Ruscino la fonction défensive ne peut pas être détachée du contexte topographique et l’absence de rempart construit ne doit pas faire oublier la présence dans l’Antiquité d’un dénivelé quasi vertical qui ceinturait la colline  au moins du côté du fleuve, comme le caractère d’éperon  barré que lui conférait le vallon sud par rapport au reste de la terrasse. Cette fonction défensive prendrait son sens par rapport au repère chronologique important du phénomène colonial qui aurait entraîné le perchement des habitats. » Le phénomène étant daté vers -600 par l’auteur, on a ainsi la date approximative de la création de la Capitale.

 

             Charles Lenthéric avait bien raison quand il reculait la limite de l’ancien rivage, c’est-à-dire l’embouchure de la Tet, jusqu’à la Tour de Roussillon, car actuellement, juste au nord, commence La Salanca, les Terres Salées, donc un ancien domaine maritime, et juste au sud se trouve Cabestany, Caput Stagni, ou la Pointe de l’Etang, actuellement comblé, mais remplacé un peu plus loin par celui de Canet-Saint- Nazaire !

 

lieux-inondables-6.jpg

 

 

 

                                                Carte publiée par l’Indépendant.

 

              En bleu : zones inondables par les trois fleuves ; en rose par la mer.

 

 

 

Son examen permet d’imaginer le tracé de la côte et l’emplacement des zones humides dans l’Antiquité, époque où il n’y avait pas encore  les amoncellements d’alluvions qui existent de nos jours ; le territoire de Saint-Laurent- de- la- Salanque, de Canet et de Saint- Cyprien était  baigné par les eaux de la Méditerranée en ce temps-là et les navires pouvaient donc  s’approcher d’Illiberris ou de Ruskino !

 

 

Alors, que voyaient donc les marins qui se présentaient à l’embouchure de la Tet ? Le front d’une colline qui tombait à pic sur la rive du fleuve et ce relief particulier constituait un précieux repère pour la navigation. Il fallait donc le noter !

 

    Personnellement, en m’inspirant de « L’Essai sur les Noms de Lieux d’Algérie et Tunisie », publié par A.Pellegrin en 1949 avec Gustave Mercier, Président de la Société Historique Algérienne,  je préfèrerais voir dans Ruskino, comme dans Rusguniae, la racine sémitique kn, gn ou qn (les occlusives k, g et q ont une articulation présentant de nombreux points communs), cette racine  qu’on retrouve en berbère sous la forme a-guni (côte, coteau, colline) et en arabe sous la forme gounna monticule, cime, sommet d’une montagne). Voir les toponymes tunisiens El-gounna, El-Guena, El-Guenaouin. Le point culminant d’une montagne se dit également Qnar en arabe, comme dans les toponymes El-Qnara, El-Qnaïr. Et pour les PhéniciensKyneti ne signifiait-il pas tout simplement Les Montagnards Montagnards, comme au Maroc où on appelle parfois les Berbères Djebelliya car ils sont surtout concentrés dans la haute  montagne, le djebel...dans le Rif, le Moyen- Atlas et le Haut- Atlas. Alors que dans la province de Constantine on emploie  le mot Zenatiya pour désigner les Berbères !

 

          Et la racine pré indoeuropéenne  kn ne se trouve-t-elle pas dans notre Canigou ? Pour Canet- en- Roussillon on a certes pensé à des roseaux pour l’origine du nom, mais il ne faut pas oublier que la première installation du village s’est faite sur une colline, d’après les archéologues... Alors ? Quant à Cannet- des- Maures, antique  village du Var dont le site était occupé dès l’époque préhistorique, il est perché sur une butte de 127 mètres d’altitude, son étymologie est donc  très claire ! Même remarque enfin pour Le Cannet, situé à deux kilomètres de la mer dans les Alpes Maritimes, et qui porte sept collines sur le territoire de sa commune, comme les sept collines de la Rome antique !!!

 

          Donc, pour moi, kino c’est la  colline...et rus, la tête, le front, l’avancée... et Ruskino, c’est tout simplement le front de la colline, Le Promontoire. Le nom commun  du départ est d’abord devenu le toponyme d’un lieu-dit, toponyme qui a été conservé pour désigner ensuite la capitale des Sordon.

 

 

 

          N.B.  Dans Sordon  le « n » final indiquait un sens extensif, c'est-à-dire l'idée  de pluriel. Il n’y avait donc pas lieu d’écrire Sordones ou Sordons.Du reste les Romains ont fini par adopter une graphie latinisée correcte en ajoutant les suffixes "us" et" i "au radicai SORD et on peut lire SordusSordi!

 

 

 

 

 

 

        

 

 

   

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