Etymologie de Llivia

 

Etymologie de Llivia, par André Sordes

Avant-propos

Álvares Galvés de Fuentes (1924-2003), docteur en philologie de l’Université de Madrid, écrit à propos de Llivia dans Los toponimos : sus blasones y trofeos : « Es cierto que Ptolemeo (11, 5, 69) da a esta villa el nombre de IVLIA LIBYCA, pero no podemos tratar en serio su identificacion con el nombre greco-romano de Africa o de Libya. Hay que tener en cuenta, por otra parte, que la villa gerundese no es la unica que comporte un nombre semejante, y es impensable que un nombre personal sirva para calificar lugares y parajes muy diversos. »

L’auteur cite plusieurs homonymes et paronymes et ajoute : « Todo hace pensar que se trata de un nombre prerromano » pour terminer l’article par ces mots : « Ahora bien, si parece seguro el étimo ibérico del toponimo, su significado es hoy dia desconocido. »

Face à ce défi nous allons examiner l’évolution du toponyme, puis voir quelle peut bien être son origine, même si Joan Coromines, le célèbre linguiste catalan, reconnaît que « tota etimologia pre-romana o en general de data remota deixa un cert regust de dubt ».

Etymologie de Llivia

Ce toponyme désigne la localité qui a été la capitale de la Cerdagne jusqu’en 1177. Habitée dès 3000 avant Jésus-Christ, et peut-être connue sous le nom de Kerre, c’est-à-dire Le Rocher, racine qu’on retrouve dans Querol, Queribus, Caramany, etc…cette cité prend le nom de IVLIA LIBYCA à l’arrivée des Romains dans la région, d’après Ptolémée, astronome et géographe grec du 2e siècle (L2, c 6). Le terme IVLIA est évidemment employé en l'honneur de Jules César, qui appartenait à la GENS IVLIA.

Mentions, dans  Toponymie de Catalunya Nord, par Lluis Basseda: "Castrum Libyae au VIIe siècle; Civitate Libya en 815; Livia en 835; in pago Liviense, et Livia au Xe siècle. La forme Llivia n'apparaît qu'après la catalanisation de la Cerdagne".

A   EVOLUTION PHONETIQUE

Du latin Iulia Libyca et Libya à la graphie moderne Llivia on constate le changement des trois phonèmes L, B, et Y en Ll, V et i.

 L devenu Ll

Grammont nous donne les précisions suivantes : « Pour l’articulation de la consonne L, spirante liquide, la pointe de la langue fait barrage contre les alvéoles des incisives supérieures, les côtés de la langue touchent les alvéoles des dernières molaires, et l’air passe sur le dos de la langue à peu près plat pour s’échapper sur les côtés, en arrière des canines. » (Il s’agit là d’un L français.)

« Mais si le dos de la langue s’étale plus largement vers la partie médiane du palais on a le timbre particulier du yod, le son de la semi-consonne initiale du mot yoga, qui s’ajoute au son produit par un L normal. On obtient un L mouillé ou palatalisé, mais il ne s’agit pas d’un L suivi d’un yod : un L mouillé est prononcé en une seule articulation qui ne change pas au cours de sa production. »

Comme l’articulation de ce L mouillé est très proche de celle du yod proprement dit, « il suffit que les bords de la langue s’étalent encore un peu plus en ne laissant qu’un tout petit passage pour l’air au- dessous de la ligne médiane du palais, et on obtient la semi-consonne yod ». Ce qui rappelait un L est dès lors carrément oublié.

N.B. Dans les paragraphes suivants le yod est représenté par le caractère phonétique j.

En français L mouillé a disparu au 19e siècle : le latin filia a donné fille, prononcé fij ; familia a donné famille prononcé famij ; ragulare, braire, a donné railler, prononcé rajé ; apicula, ancien-provençal abelha, a donné abeille, prononcé abèj ; et le provençal espardilos a donné espadrilles prononcé espadrij.

De même, en castillan, on prononce jevar pour llevar, jorar pour llorar, jave pour llave, caje pour calle, et cabajo pour caballo : phénomène appelé yeísmo.

En catalan L initial du latin lupus s’est palatalisé et on écrit llop, de même que lacus devenu lloc ; lingua, llengua ; latinus, llati ; lectum, llit ; Laurus, Llauro…et cela dès le Moyen-Age. Mais contrairement au castillan, le digramme initial continue à se prononcer comme un L palatalisé en catalan, et il en est de même à l’intérieur d’un mot, sauf dans la région de Tarragone, Barcelone et Gérone où palla, par exemple, se prononce paja.

La consonne initiale de Llivia, cité située en Cerdagne, doit donc se prononcer comme un l mouillé pour les habitants de cette ville.

2     B devenu V

Grammont va encore nous éclairer.

B est une consonne occlusive bilabiale sonore, et en intervocalique dans le cas de Libya, les trois phases de son articulation se présentent ainsi :

Première phase : la mise en place ou catastase.

Après l’articulation du i de Libya les cordes vocales continuent de vibrer et les lèvres qui étaient bien ouvertes et étirées vers les commissures se referment complètement.

Deuxième phase : la tenue.

L’air contenu dans la bouche va monter en pression, car la langue gonfle et le larynx monte vers l’arrière-bouche pour diminuer le volume de la cavité buccale. Le voile du palais remonte pour fermer la sortie vers les fosses nasales et l 'air, dont le volume a ainsi diminué, exerce une pression contre les lèvres.

Troisième phase : la métastase.

La pression de l’air contenu dans la bouche force le barrage des lèvres et cette brusque sortie d’air produit le son B, consonne sonore bilabiale momentanée.

Mais si la première phase n ‘est pas rigoureusement respectée, c’est-à-dire si les lèvres ne sont pas bien rapprochées pour fermer correctement la bouche, la consonne produite n’est évidemment plus une occlusive, car l’air intra-buccal ne peut pas monter en pression, et il n’y a plus la brusque sortie d’air. L’air qui sort de la bouche vient alors directement des poumons et on a un son continu, c’est-à-dire une spirante sonore, un V bilabial.

C’est le cas en castillan pour un B intervocalique et les mots suivants sont homophones : grabar, graver et gravar, taxer ; ribera, rive et rivera, ruisseau ; rebelar, rebeller et revelar, révéler. En catalan ce B intervocalique se prononce également comme un V bilabial.

Ce phonème est instable, car articulé entre deux organes mous, et il a tendance à être remplacé dans d’autres langues par le V labiodental, c’est-à-dire avec les incisives supérieures appuyées contre la lèvre inférieure. C’est le cas du français où le B s’est d’abord muté en V bilabial en vieux-français pour devenir ensuite un V, spirante labiodentale, bien différente d’un B, occlusive bilabiale. Exemples : caballus a donné cheval ; debere, devoir ; faba, fève ; et labra, lèvres

Le B intervocalique de Libya, prononcé comme un V bilabial en castillan et en catalan, est donc remplacé par cette lettre dans l’écriture de ces deux langues.

3  Y devenu i

Pendant la période archaïque les Romains prononçaient la lettre grecque Y, u, upsilon, la voyelle du français tu, comme leur voyelle V, c’est-à-dire ou. Ensuite, à l’époque classique, qui va de -100 à +100, ils ont prononcé cette lettre correctement, en pensant à un i, mais en arrondissant et en projetant les lèvres, au lieu de les étirer vers les commissures, d’où l’appellation i grec. Ultérieurement cette lettre a été prononcée comme un i en bas-latin, puis en français,en castillan et en catalan.

En castillan l’ancienne voyelle y est presque toujours remplacée par un i dans l’écriture. Par exemples : fisica, physique ; dinamico, dynamique ; gimnasta, gymnaste ; ginecólogo, gynécologue ; Egipto, Egyptien. Dans les mots tels que yo, moi ; yema, jaune d’œuf ; yodo, iode ; yegua,jument…et dans les mots d’origine étrangère comme yate, yacht ; yoga ou yanqui, la lettre y n’est pas utilisée comme voyelle, mais représente un yod. En catalan la disparition de cette lettre est pratiquement totale et on a ioga pour yoga, iot pour yacht, io-io pour yo-yo, iard pour yard et Iemen pour Yémen, etc…à l’exception de Yaoundé et Yucatan !

Voilà donc retracée l’évolution de Libya à Llivia, illustrée par les graphies :

IVLIA LIBYCA au 2e siècle

CASTRVM LIBYAE au 7e

LIVIA au 10e

Et enfin LLIVIA au 14e même si, d’après M. Delcor, on remarque encore la graphie Livia, par exemple dans l’expression lo pont de Livia, chez Onofre de Ortado, au 16e.

Prononciation actuelle

Un Français prononce Llivia en deux syllabes et en accentuant la dernière, avec un L dur, un V labiodental et le deuxième i articulé comme la semi-consonne j : li-'vja.

Un Castillan prononce Llivia en deux syllabes en accentuant la première, avec un yod pour Ll, un V, ou B, bilabial, et un yod pour le deuxième i : 'ji-bja.

Pour un Catalan il doit y avoir trois syllabes, avec l’accent sur la première ; Ll est un L mouillé, V, comme un B, est bilabial ; le deuxième i reste une voyelle et la finale a, non accentuée, se prononce comme la voyelle atone Ə :'λ i-bi-Ə.

B   ORIGINE DE L’ETYMON

Les Romains ont parfois nommé les cités d’après le nom du peuple qui y vivait : l’ancienne Elimberrim, peuplée par les Auscii, est devenue Civitas Auscius, future capitale du Gers, Auch ; la cité gauloise Contigwic, d’abord latinisée Condoviconum, et habitée par les Namnètes, est devenue Portus Namnetum, Nantes ; et la ville occupée par les Cadurci a pris le nom de Civitas Cadurconum, puis Cadurcum…Cahors, le chef-lieu du Lot. Quant à Lucotetia, puis Lutetia, village occupé par des Parisii dès le IIIe siècle av. J.C., il prend le nom de Urbs Parisiorum à l'arrivée des Romains en -52, et devient Paris au IVe siècle!

De même, si les Romains ont choisi le terme gréco-romain Libya pour désigner cette cité située dans les Pyrénées, n’était-ce pas parce que celle-ci était occupée par un peuple que certains considéraient comme Libyen ?

Or nous savons, qu’à cette époque, les Sardon, Sordon, ou Sordi, vivaient non seulement dans toute la plaine du Roussillon, mais également dans la Tarraconaise, d’après Pline l’Ancien, écrivain romain du premier siècle (Sardones L lll, c5 ; Sordones L lll, c32 ; Surdaones L lll, c24), et que ce peuple avait séjourné en Libye dès le 12e siècle avant Jésus-Christ avant de pénétrer dans la péninsule ibérique aux alentours de l’an -1000.

L’origine libyenne des Sordon était bien connue des Ibères et des Romains puisqu’ils les traitaient même de cynetes, c’est-à-dire comme des membres de la confédération berbère des Zénètes, les I.znaten actuels. (Cf. Annexe de Ruscino). Avienus, par exemple, écrit : IACENT HARENAE LITORIS CYNETICI, alors que Pomponius Mela appelle ce même rivage ORA SORDONVM.

Comme les Sordon étaient la seule population immigrée de Libye dans la région, cela nous prouve donc, qu’en plus de Ruscino, ils avaient une deuxième capitale dans la région... et celle-ci leur devait son nom, Libya !

La tradition de l’origine libyenne de Llivia s’est du reste perpétuée jusqu’à notre époque car le texte qui entoure les armoiries de la ville fait allusion à son créateur, l’Hercule Libyen :

LIVIVM OPPIDVM EST INTER PIRENEORVM CATALONIA ET CERETANIA REGIONIS AB ERCVLE LIBICO ANTE XPISTVM NATVM 1678.

Cette mention de l’Hercule Libyen, et non grec, comme fondateur de Llivia, nous rappelle les écrits de certains historiens de l’Antiquité à propos de la Sardaigne :

Silius Italicus ( 25-101), gouverneur en Asie Mineure en 68 après Jésus-Christ et poète : Mox libici, Sardvs, generoso sangvine fidens Hercvlis, ex sese mvtavit nomen terrae. Punica, livre 12, vers 359 et 360. Citation inspirée par Tite Live.

Pour Pausanias également, écrivain grec d’Asie Mineure au deuxième siècle, Sardus était le fils de Maceris, qui, en Egypte et en Libye, avait le surnom d’Hercule (X.17.2).

Quant à Isidore ( 560-636) : Sardvs Hercvle procreatvs, cum magna mvltitvdine a Libya profectvs, Sardiniam occvpavit et ex sese vocabvlo insvlae nomen dedit . Origines, livre XlV, c 6.

Pour le rédacteur des armoiries de Llivia, le chef charismatique qui a créé la ville est déifié, comme celui qui avait donné son nom à la Sardaigne, et, en réponse à Alvaro Galvés de Fuentes, nous pensons voir dans « IVLIA LIBYCA la identification con el nombre greco-romano de Africa o de Libia » !

La gravure ci-dessous représente Sardus Pater, fils d’Hercule, fondateur mythique de la Sardaigne.

 

 

 

 

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