Etymologie d'Espagne. Une erreur tenace

                                                                        Etymologie d'Espagne

                                                                                    Une erreur tenace

                                                                                        par  André Sordes

 

 

                               L’Espagne, berceau du lapin. 

                        Le lapin de garenne est la souche des nombreuses races de lapins répartis dans les diverses contrées du monde et, dans Origine et Histoire du Lapin, Jean Rougeot nous précise que, d’après les paléontologues, le fossile le plus ancien provient d’Andalousie et date du Pléistocène Moyen (800000 à 128000 ans avant notre ère).

                           Les fossiles de lapins abondent ensuite dans le sud de la France vers -120000 et, jusqu’au Néolithique(-2500), l’aire de répartition de l’espèce correspond seulement à l’ensemble de la Péninsule Ibérique  et au sud de la France.

 

 

 

 

250px-oryctolagus-cuniculus-tasmania-2-1-1.jpg

                                                                 Lapin de garenne

 

                               Découverte du lapin par les Romains.

                             Les Romains ne découvrent l’existence du lapin que lors de leur propre arrivée en Espagne,  à la fin du IIIe siècle avant Jésus-Christ, et ils appellent cet animal cuniculus. D’après certains auteurs latins, et le Grec Polybe (-208-126), ce nom provient directement de l’ibère, mais le terme ibère n’est pas attesté à notre connaissance. Il s’agit alors d’un calque sémantique, c’est-à-dire reprenant le sens et non la forme du mot d’origine, car les éléments qui constituent ce mot, cun(n)us et culus,  sont bel et bien du latin, et les latinistes comprendront que la décence m’empêche d’aller plus loin pour cette étymologie ! Cuniculus est devenu coniglio en italien, conejo en espagnol, conillo en aragonais et conill en catalan. En français c’était connil, coniz au pluriel, puis connin, mais considéré comme vulgaire depuis le XIIe siècle ce mot est remplacé par lapin au XVe. Le pluriel français coniz avait donné  conies, conys, et le singulier cony, ou coney, en anglais et dans cette langue ce terme a été lui aussi  remplacé… par rabbit !

                      La prolifération des lapins dans la Péninsule Ibérique est confirmée par Catulle (-87+54) qui qualifie l’Espagne de cuniculosa, pleine de lapins, (25,1 ; 37,18) et par l’Empereur Hadrien qui a frappé une monnaie  où un lapin figure au verso. Le lapin est l’animal symbolique de l’Espagne à cette époque.

 

 

 hadrien-hispaniae-4.jpg

 

                                                             Pièce d’un denier. ( Photographie agrandie.)

  A gauche tête de l’Empereur Hadrien (+76+138). A droite  Hadrien en toge relevant Hispania et au centre un lapin. Photo empruntée à sacra-moneta.com  J. Ilsen et Fils.

 

 

                         … et bien avant  les Romains, par les Phéniciens.

                    Mais si l’on remonte plus loin dans le passé, quand les Phéniciens ont abordé les côtes de la Péninsule Ibérique, dès le deuxième millénaire av. J.C., ils ont été frappés par la pullulation de petits animaux qui leur étaient inconnus, mais qui vivaient en colonies et creusaient des terriers comme les damans de leur patrie. Ne connaissant pas d’autre mot, ils leur ont également donné le nom de  daman, saphan ou shaphan en phénicien, même si leur aspect physique était bien différent. En effet le daman est un petit mammifère ongulé, dont on connaît une vingtaine d’espèces, et qui vit en Asie Mineure, dans les régions qui bordent la Mer Rouge, et en Afrique Subsaharienne. De la taille d’un  lapin et ressemblant à une marmotte, il a un museau court et large, de grandes canines et des petites oreilles ; il a trois doigts aux pieds de derrière et quatre à ceux de devant, tous garnis de petits sabots minces et sa dentition le rapproche à la fois des rongeurs …et des pachydermes ! Quant à son appareil digestif, il est complexe, comme celui des ruminants, mais au niveau de l’intestin, pas de l’estomac, car le saphan n’est pas un ruminant ! On utilisait autrefois l’urine et les excréments du daman en pharmacopée pour préparer l’hyraceum, substance aromatique employée comme succédané du castoreum. Le nom scientifique du daman du Moyen-Orient est hyrax syriacus.

                  Voir remarque R2.

 

 

le-daman-des-rochers.jpg

 

              

                                           Daman ; saphan, ou shaphan, pour les Phéniciens.

 

            Le mot saphan, ou shaphan, est mentionné dans la Bible en hébreu, dans Le Lévitique 11 ; 5 et Le Deutéronome 14 ; 7, où il désigne un animal impur pour la consommation.

            La première consonne S, ou le digramme SH, qu’on lit dans  les traductions, était un  ancien shin, c’est-à-dire un S chuintant, qui s’opposait  au samekh, ou S sifflant, en étant articulé avec la pointe de la langue appliquée contre les alvéoles des incisives supérieures, comme actuellement en castillan. C’était une consonne fricative  apico-alvéolaire sourde différente du chin actuel qui est post-alvéolaire. Ce phonème était le même que l’ S chuintant  égyptien que nous avons étudié dans le texte Variations du vocable Shardana et qui existait également en phénicien. Par contre avec l’hébreu médiéval,  puis moderne, cette lettre shin peut représenter deux phonèmes différents : s’il y a un point sur la hampe de droite on prononce ch, la consonne chuintante de  chaise, et si le point est sur celle de  gauche  il s’agit alors d’un S sifflant,  son qui est également représenté par une autre lettre appelée samekh. Enfin si le point est omis on considère qu’il s’agit d’un ch.

 

512px-hebrew-letter-shin-svg.png

                                                                      

                    Transcription du shin : traditionnelle à gauche ; moderne à droite.                                                        

            Le grec ancien a également connu cette opposition S sifflant et S chuintant jusqu’au Ve siècle avant notre ère, mais seule la sifflante  S , sigma, s’est maintenue. Le latin, lui,  n’a jamais  connu que l’ S sifflant et dans cette langue la première syllabe de saphan est prononcée  SA.         Voir remarque R1.

             

             Pour le digramme PH, à l’époque de la rédaction de la Bible, le daguesh, c’est-à-dire un point diacritique, n’était pas encore utilisé, et le signe P en hébreu pouvait représenter l’occlusive P, ou la spirante PH, c’est-à-dire un articulé avec les lèvres non hermétiquement fermées, en fait un F bilabial, différent du F français qui est labiodental !............ Les Romains utilisaient le digramme PH pour écrire des mots d’origine grecque, mais pour eux le P était une occlusive… et le mot prononcé  saphan  par un Phénicien était  prononcé sapan par un Romain.

              Nous avons vu que, lorsque  les Phéniciens avaient débarqué sur la Péninsule Ibérique au IIe millénaire av. J.C., ils avaient été frappés par la pullulation des lapins, surnommés par eux saphans… tellement bien qu’ils avaient appelé ce pays Le-pays–des-saphans, tout simplement Les-saphans, en phénicien  Hassaphanîm, ou Hésaphanîm ! (Graphies non attestées.)     

             Comme l’alphabet phénicien était abjad, c’est-à-dire qu’il ne comprenait que les consonnes,  la transmission du mot, Hésaphanîm avec les voyelles,   s’est donc  faite de façon verbale à l’arrivée des Romains à la fin du IIIe siècle av. J.C., dans cette région, au sud et dans les divers comptoirs de la côte méditerranéenne, où le phénicien servait de langue véhiculaire

             La finale îm était le suffixe indiquant le pluriel, quant au préfixe , c’était l’article défini, invariable en genre et en nombre.

L’article en hébreu antique et en phénicien, sa langue sœur, avait trois éléments :   

1-La consonne H,

2-La voyelle A,

3-L’affermissement de la lettre suivante.

               

Exemples :

dabar= parole…           haddabar = la parole ;

melek = roi…                hammelek = le roi ;

melakîm=rois….           hammelakîm = les rois.

Mais certaines lettres, les gutturales, ne supportaient pas l’affermissement et la voyelle a de l'article pouvait changer en â, é ou ê en hébreu biblique et en phénicien, alors qu'en hébreu actuel, renseignement pris, l'article est toujours Ha;

 On a par exemple, avec la gutturale heyharîm= montagnes…  harim= les montagnes…

mais on trouve également les noms suivants avec un s sifflant ou chuintant :

sefer = livre….                   sefer = le livre ;

seferim = livres                 seferim = les livres

Sfaraddi, Sfaradim = Séfarades    -Sfaraddi = les Séfarades

Donc saphanîm , avec un s chuinté, = damans, pouvait fort bien  devenir avec l’article saphanîm = les damans, même si en hébreu isrélien, l'hébreu actuel, on écrit le saphan avec un chin à daguesh, c'est-à-dire à prononcer hash-shaphan.

             L’accent d’intensité portant ici sur la dernière syllabe, la première syllabe était inaccentuée, et quand les Phéniciens prononçaient Hésaphanîm les Romains croyaient sans doute entendre Hisaphanîm car ces deux voyelles ont un timbre très proche du fait de la proximité de leur point d’articulation. On constate très souvent cette mutation dès qu’on passe d’une langue à une autre : quand les Français parlent du Maghreb, pour les Marocains, c’est l-Maghri; en marocain on cite la ville  de s-Swêra, et en français on dit Essaouira ; le médecin, c’est tbeb pour un Marocain et tbipour un Algérien ; en hébreu  melek signifie roi, et en arabe c’est malîk, de même que  Isra’îl pour Israël, et Isma’îl pour Ismaël.

              Les Romains ont donc prononcé Hispanim avec alors l’accent tonique sur la deuxième syllabe pa, ce qui portait ainsi atteinte à la netteté de la syllabe précédente, facilitait le  changement de é en i et faisait disparaître le a de la syllabe sa.   Et comme c’était un nom de pays, ils ont utilisé le suffixe ia,  prévu à cet effet, comme pour Germania, Britannia, ou Gallia…et Hispanim est devenu Hispania, avec au début, alors qu’en principe, lorsque les Romains, et les Grecs, écrivaient dans leur propre langue un mot prononcé en phénicien ou en hébreu avec l’article défini ils ne mentionnaient pas le H, mais seulement la voyelle qu’ils percevaient après ce phonème. Les historiens n’ont  rapporté que la graphie Isaphanim et n’expliquent pas l’article préfixé anormal.

D'autre part, quand les premiers Phéniciens ont découvert les lapins dans la péninsule ibérique, avant même l'an -1000, ils ont dû s'exclamer saphanim, sans article!!! (De même qu'en hébreu, l'article indéfini n'existe pas en phénicien, alors qu' en français, dans les mêmes circonstances, nous aurions crié des damans!!!). Et puis ils  ont employé hassaphanim avec l'article défini pour faire allusion à ce pays...et dès lors cette expression devenait un nom propre. Or les grammairiens nous précisent " qu'en hébreu les noms propres sont forcément déterminés, mais ne prennent jamais l'article". On peut donc penser qu'il y a eu un flottement, puis une évolution de la voyelle  de l'article et un amuïssement progressif du au cours des siècles, car les locuteurs n'avaient plus la notion de l'étymologie de ce nom propre; de là ha devenu ...é...et peut-être même i.

En effet un a peut très bien évoluer pour devenir un i dans une langue sémitique au fil du temps, et Sarah Blum nous donne l'exemple de l'article défini al en arabe classique qui est devenu il en arabe dialectal palestinien et en syro-libanais.

 

       Le nom Espagne, avec réapparition du é vient donc du phénicien  Hassaphanîm, qui signifie Le Pays des damans, alors qu’il n’y a  jamais eu le moindre daman dans ce pays ; erreur tenace, puisqu’elle dure depuis trois mille ans, mais ce vocable  s’est couvert d’une  telle gloire au cours des siècles que sa forme est sacralisée et nous crions avec joie

                                               ¡¡¡ Viva España !!!

 

 

           

 

 

 

 

                       Remarques

 

                      R1- Prononciation  du de saphan en phénicien.

                       Dans son Mémoire sur les  Attaques dirigées contre l’Egypte par les Peuples de la Méditerranée vers le XIVe siècle avant notre ère, revue  Archéologique 1867- B.N. 8 V 684, le Vicomte E. de Rougé (1811-1872) indique à la page 86 (citation notée par René Sordes) qu’ « il a relevé à Nora, en Sardaigne du sud, une inscription phénicienne représentant le nom Sardaigne et il montre que la première consonne correspond parfaitement à celle commençant l’égyptien Sardana. En accord avec Lenormant, il signale que cette consonne W indiquait un S chuintant qui s’opposait à un S sifflant, représenté, lui, par une croix ayant trois barres horizontales, comme le chin hébreu s’opposait au samekh. »

                        N .B : Pour d’autres détails sur la prononciation de ce phonème, voir le texte intitulé Variations du vocable Shardana.

                       La lettre phénicienne W, comme le shin ou  le chin hébraïque avec les angles arrondis, s’inspire du hiéroglyphe égyptien shnè symbolisant un jardin, et a été reprise en ibère ∑ mais en faisant un quart de tour vers la gauche,  ou vers la droite! Elle a aussi donné ∑, le sigma grec majuscule, mais là il s’agit d’un S sifflant.

                       Quelle que soit la langue, il  y avait bien sûr des variations suivant les régions : pour preuve le mot hébreu schibbolett, épi, du récit biblique selon lequel les gens de Galaad reconnaissaient ceux d’Ephraïm en fuite à ce qu’ils prononçaient sibolett au lieu de shibolett avec un S chuintant. Et il y a également des variations avec le temps, car en hébreu actuel, renseignement pris auprès de Sarah Blumshaphan se prononce chaphan, c’est-à-dire avec la chuintante ch, ∫, du français chapeau ! Le point d’articulation a légèrement reculé par rapport à celui du S chuintant : il n’est plus alvéolaire mais post-alvéolaire.

 

 

 

                       R2-  Les traductions de saphan !

                        Le mot saphan qui figure dans le Lévitique au chapitre XI, 5 et dans le Deutéronome au chapitre XIV, 7 est traduit par daman dans le texte très littéral de la Version Nelson Darby en 1872, dans la Bible de Louis Segond, Société Biblique de Genève en 1910 et dans La Bible de Jérusalem Edition du CERF en 1988.

                        Mais la Version Massorétique, traduite en français sous la direction du Grand-Rabbin Zadoc Kahn, Bible du Rabbinat – Sefarim, dont l’original date de1899, emploie le mot gerboise, ainsi que la Bible Annotée de Neuchâtel en 1900.

 

 

2964-gerboise.jpg

                                                    Une gerboise dans son milieu naturel.

 

 

 

                      Quant à The Holy Bible, King James Version éditée en 1611, elle emploie le mot cony… et cony, ou coney, c’est le rabbit actuel, c’est-à-dire le lapin.

 

 

 

                      Compte tenu de ces trois traductions différentes, on a du mal à imaginer que shaphan soit un terme générique englobant des animaux aussi disparates  qu’un daman, hyrax syriacus, une gerboise et un lapin. D’ailleurs comment envisager la traduction de  l’hébreu shaphan par gerboise, alors que gerboise se dit yerbo’a  dans cette langue ?

 

                      Pour ce qui concerne cony, la composition du corpus de la Bible Hébraïque date du VIIe siècle avant notre ère et le lapin était totalement inconnu des rédacteurs de la Thora à cette lointaine époque,  ceux-ci ne pouvaient donc pas le citer parmi les  animaux impurs ! Même en hébreu actuel, d'après Sarah Blum, il n’y a toujours pas de nom spécifique pour désigner le lapin et il est assimilé au lièvrernevett, animal jugé particulièrement impur. A noter qu’il en est de même en arabe, où la racine rneb  désigne  le lièvre …et le lapin, sauf au Maghreb où ce dernier s’appelle qnîya, mot qui montre son origine espagnole, donc latine, de façon évidente.

 

                      Les versets 2et 3 du chapitre 11 du Lévitique, repris au verset 6 du chapitre 14 du Deutéronome, indiquent les animaux purs parmi ceux qui sont sur la terre : « Vous mangerez de tout animal qui a la corne fendue, le pied fourchu, et qui rumine». L’énoncé de cette règle précise est suivi d’une liste d’animaux purs et impurs qui n’est pas exhaustive de nos jours, car il faut tenir compte de la faune découverte dans telle ou telle région, et si le daman, hyrax syriacus, est toujours inconnu au Maghreb, en Europe et en Amérique par exemple, le coney, c’est-à-dire le lapin, prolifère maintenant de par le monde. Il n’est donc pas surprenant que le lapin  figure juste à côté du lièvre au verset 7 du chapitre 14 du Deutéronome dans la King James Version : « Ye shall not eat…the hare and the coney for they chew the cud but divide not the hoof ». Si l’on pense à une traduction littérale, nous dirons qu’il n’y a pas eu ici vraie traduction, mais adaptation logique. Il en est de même pour la gerboise qu’on trouve notamment au Maghreb, alors que le daman y est inconnu.

 

                       Nous nous permettons donc de soutenir que shaphan est un daman et à notre humble avis le lapln, la gerboise, et d’autres animaux éventuellement, pourraient faire l’objet d’un additif en bas de page dans les traductions du Livre sacré.

 

 

 

                      R3- Le lapin est-il un ruminant ?

 

                       Le texte de la King James Version dit «  the coney cheweth the cud », c’est-à-dire «  le lapin rumine » ! Si les rédacteurs de la Thora avaient connu le lapin, effectivement ils auraient dit que cet animal ruminait, car à l’époque si un herbivore continuait à remuer la mâchoire après avoir mangé il était  considéré comme ruminant. Or si  le lapin, qui est bien herbivore, remue  la mâchoire sans arrêt, c’est qu’il s’agit d’un rongeur et comme ses dents poussent de façon continue il doit les user pour y remédier. Il n’a pas les quatre estomacs propres aux ruminants et il ne régurgite pas sa nourriture pour la remâcher. Ce n’est donc pas un ruminant !

 

                         En terminant  cet article nous souhaitons adresser nos très vifs remerciements à Sarah Blum pour son aide précieuse en ce qui concerne l'hébreu..

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

                                          

 

 

                  

                                            

 

 

 

 

 

 

 

          

 

                         

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site