Annexe de Sordon

 

                   Annexe du texte Origine des Sordon du Roussillon, par André Sordes

 

 

 

 

 

 

                                                               La substitution d'un L à R

 

           D'après Maurice Grammont, il existe au moins quatre sortes d'R :

1- L'R apico-alvéolaire, généralement roulé, qui était celui du grec ancien, du latin et du roman, comme celui des langues sémitiques...et qui est encore utilisé en France dans certaines régions. La langue est légèrement retirée en arrière et l'apex resté libre et suspendu tout près des alvéoles des incisives supérieures se met à tapoter le palais quand le souffle lui passe par dessus. Suivant les cas il peut y avoir une ou plusieurs frappes.

2- L'R uvulaire ou grasseillé, produit par le tremblement de la luette contre la partie postérieure de la langue.

3- L'R dorsal ou parisien. Pour ce phonème le dos de la langue se soulève au niveau du point d ‘articulation de la voyelle contenue dans la même syllabe et le frottement produit ne fait jouer ni l ‘apex ni la luette.

4- L ‘R pharingal dont le point d'articulation est reculé jusqu'aux piliers postérieurs du pharynx : ceux-ci se rapprochent et le souffle qui traverse la glotte met en vibration leur partie inférieure, ce qui donne l'impression d ‘un raclement.

           Pour tous ces R, si les organes utilisés ne sont pas assez rapprochés pour qu'il y ait tremblotement, l'air s'écoule de manière égale et il y a risque de confusion avec une autre consonne spirante. Et dans le cas du R apical, il y a confusion avec un L même si l'air qui souffle pour l'émission de ces deux liquides n'emprunte pas exactement le même passage, puisque pour L la pointe de la langue fait barrage et l'air, passant sur le dos de la langue à peu près plat, s'échappe par les côtés de celle-ci en arrière des dents canines. La consonne L faisant toujours appel à l'apex, qu'elle soit alvéolaire ou vélaire, le passage verbal d'R à L n'a pu évidemment se produire qu'avec des sujets parlants qui utilisaient l'R apico-alvéolaire. Exemples de cette mutation dans diverses langues : latin marmor, arbor, carcer espagnol marmol, arbol carcel ; latin turtur et purpureus, anglais turtle et purple ; français Bertrand, espagnol Beltran ; latin peregrinus, français lerin ; latin classique cribrum, latin populaire criblum.

 

                         Dans ces exemples il s'agit de changements résultant d'une dissimilation, c'est-à-dire sous l'influence du 2° R d'origine, celui qui est resté dans le mot transformé. L'R qui se change en L est celui qui se trouve en position de faiblesse dans le mot, c'est -à-dire, soit en fin de syllabe où il est implosif, soit même au début d'une syllabe non accentuée. Toute l'attention se porte sur l‘articulation de l'R important et néglige par là-même celle de l'autre. Il s'agit donc d'un changement dépendant, mais il y a des cas où il n'y a pas cette dépendance. Le latin populaire employait papilus, au lieu du classique papyrus emprunté au grec, et on a papel en castillan, au lieu de paper en catalan et papier en français. Si le mot paperasse existe en français, on trouve également papelard en français populaire. Le latin pruna a donné plume, puis plum en anglais, et le castillan azul vient du latin médiéval azuriem. De même le bas- latin bursa donne bolsa en castillan...et on peut également citer l'arabe matrah qui a donné l'italien materasso, l'anglais mattress, mais le français matelas après materas! Là, le phonème primitif se transforme sans que ceux qui se trouvent dans son voisinage y soient pour quelque chose. C'est l'illustration de la loi du moindre effort : l'articulation d'un R apico-alvéolaire sans battement, car effectuée de façon relâchée, équivaut à L pour l'oreille qui écoute.

 

          Le passage de R à L peut également se produire lorsqu'un locuteur prononce un mot étranger et se trouve confronté à un phonème qui ne lui est pas familier : par exemple, le prénom de l'actuel président des U.S.A. serait, d'après la presse, Balake , en chinois officiel, et non Barack ! Il est vrai que pour la plupart des Anglais, et en américain, R est articulé sans qu'il y ait contact, même une seule fois, entre la pointe de la langue et le palais ! La confusion est donc facile, pour ce R qui ressemble déjà à un L, d'autant plus qu'ici l'R se trouve en syllabe non accentuée !

 

                        Mais l'inverse peut également se produire, certes plus rarement, et L se confond d'abord avec un R apical sans battements qui se transforme ensuite en R avec battements. Exemples : le latin ecclésiastique apostolus donne en français apôtre, à côté de l'adjectif apostolique ; en français épître et titre viennent du latin epistola et titulus ; le latin salicaceus, de salix, le saule, donne sargaço en portugais et sargasse en français ; le latin obligatus, obligé, donne obligado en espagnol, mais obrigado en portugais; le latin angelus, ange, donne en basque aingeru ; en béarnais soleil se dit sourélh et en gascon, cappella, chapelle, se dit capéra et bella, belle, devient ra. La ville marocaine de Mogdoul, nommée ainsi au 10e siècle d'après un saint local, devient Mogador pour les Portugais. Quant à l'arabe al-kharshof, il a bien donné alcarchofa en espagnol, mais artichaut en français, en passant par le lombard articcioco. Lombards et Français ont évidemment ignoré que la première syllabe prononcée pour ce mot arabe était l'article !

 

         Certains doublets montrent bien cette équivalence : pour le français bouline, cordage utilisé sur les voiliers, le dictionnaire catalan traduit bolina ou borina et pour le français nèfle, du vieux français nesple, il donne nespla ou nespra, l'arbre étant nespler ou nesprer. Quant au castillan il utilise nispero pour l'arbre et le fruit ...mais également nispola pour la nèfle ! Cette équivalence est bien visible quand du latin periculum on a le castillan peligro et quand l'arabe Al-Djezaïr donne l ‘espagnol Argelia, au lieu du français Alrie. Dans ces deux derniers cas il y a donc un double échange de phonèmes !

          Rappelons enfin que les toponymes mentionnés dans l'article sur les Sordon nous ont été d'abord transmis par les Phéniciens, puis par les Grecs et les Romains, dont les modes d'articulation phonétique étaient évidemment différents. Il est donc bien difficile de savoir qui furent les premiers responsables de cette mutation du R en L. La connaissance de l'étymon avait disparu au cours des siècles et il n'y avait aucune raison pour qu'une cause psychique jouât un rôle dans le maintien du R.

 

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